Peu d’entre nous se souviennent encore du Bâtonnier Louis CREMIEU, décédé il y a quelques années, à un âge respectable, après une très longue carrière d’avocat et de professeur de Droit.
L’auteur de ces lignes se souvient, alors qu’il était lui-même Bâtonnier, lui avoir rendu visite à son domicile, en compagnie du regretté Bâtonnier Jacques JOURDAN, pour s’enquérir de sa santé.
Le Bâtonnier CREMIEU, dans la perspective de cette double visite, avait particulièrement soigné sa tenue vestimentaire et c’est, très droit, sans quitter sa place, qu’il avait accueilli ses visiteurs.
Eloigné du Barreau depuis de nombreuses années et, d’ailleurs, de toute activité, le Bâtonnier CREMIEU, de son accent un peu zozotant que raillaient gentiment ses étudiant et ses confrères, s’était déclaré, les larmes aux yeux, très ému de recevoir le Bâtonnier de son cher Barreau d’Aix en Provence, conscient –disait-il– de l’insigne honneur qui lui était ainsi manifesté.
Ce n’était, là, pourtant, qu’une simple attention doublée d’un hommage envers un homme qui avait souffert , à une certaine époque, de se voir rejeter du Barreau dont il avait été le chef et qu’avaient illustré son père et son grand-père.
Le 18 octobre 1840, avant même que l’occupant nazi ne l’ait demandé, avait été promulgué le combien fameux Statut des Juifs.
Dignement, le Bâtonnier Louis CREMIEU, qui faisait partie du Conseil de l’Ordre, envoya, le 29 octobre 1940, au Bâtonnier en exercice la lettre suivante :
« Monsieur le Bâtonnier,
En l’état de la loi du 18 octobre 1940, j’ai l’honneur de vous faire connaître que je ne pourrai plus participer aux travaux du Conseil de l’Ordre.
J’ai le cœur serré en pensant que mon père et mon grand-père ont été, tous deux, membres du Conseil de l’Ordre et Bâtonniers, que moi-même j’ai été quatre ans membre du Conseil de l’Ordre et qu’au cours de mes deux années de Bâtonnat, je me suis dévoué corps et âme aux intérêts de l’Ordre.
Je me suis acquitté dignement aussi de mon devoir à l’égard de la Patrie : au cours de la guerre 1914-1918, j’ai fait 55 mois de campagne. Parti comme soldat d’infanterie, j’ai été démobilisé avec le grade de lieutenant.
J’ai obtenu la Croix de Guerre en 1916 et j’ai été engagé volontaire au cours de la guerre 1939.1940.
C’est tristement, avec la conscience d’avoir toujours fait mon devoir, que je cesse de faire partie de votre Conseil… »
Lecture de cette lettre fut donc donnée par le Bâtonnier, lors de la réunion du 9 novembre 1940 du Conseil de l’Ordre qui, entre autres questions diverses posées à l’ordre du jour, et notamment l’omission du Tableau de Maître VALENSI et de Maître AMADO, fut chargé, sans autre commentaire, de répondre au Bâtonnier CREMIEU.
Le registre des délibérations du Conseil de l’Ordre ne contient aucune indication sur ce que fut cette réponse du Bâtonnier, ni rien d’ailleurs qui ait pu constituer un regret ou un hommage envers cet éminent avocat.
Par contre, il rapporte qu’au cours d’une réunion du 20 janvier 1941, le Bâtonnier CREMIEU ayant demandé sa réintégration à la suite de nouvelles dispositions concernant les anciens combattants juifs, le Conseil de l’Ordre, à l’unanimité, s’était déclaré favorable à cette demande en soulignant que fils et petit-fils de Bâtonnier de l’Ordre, le Bâtonnier CREMIEU avait fait preuve de dignité et de conscience dans l’exercice de sa profession, qu’il était en outre professeur de première classe à la Faculté de Droit d’Aix en Provence, officier de l’instruction publique et qu’il était, notamment, l’auteur d’un ouvrage de procédure civile et d’un ouvrage sur la profession d’avocat.
Rendant, enfin, hommage à ses engagements militaires pendant la première guerre mondiale, le Conseil de l’Ordre ordonne donc la réintégration du Bâtonnier CREMIEU.
Cela ne réglait évidemment en rien le statut de ce dernier qui restait juif au sens de la loi et soumis aux tracasseries quotidiennes que l’on peut imaginer.
Le Bâtonnier CREMIEU échappa d’ailleurs de peu à la déportation dans des conditions assez cocasses, que certains témoins de l’époque se complaisaient à raconter à leurs jeunes confrères.
Arrêté à son domicile, le Bâtonnier Louis CREMIEU fut conduit à Marseille, dans les sinistres locaux de la GESTAPO.
Après un sévère interrogatoire, il eut l’heureuse surprise d’être, peu après, libéré, sans avoir compris pourquoi.
Que s’était-il donc passé ?
Les anciens racontaient qu’alertés, le Bâtonnier et un ou deux membres du Conseil de l’Ordre s’étaient aussitôt rendus à Marseille et avaient demandé à être reçus par l’officier allemand qui sévissait dans les locaux de la GESTAPO.
Ils avaient alors, avec gravité, attiré son attention sur le fait que l’avocat aixois qu’il venait d’arrêter n’était rien d’autre qu’un « JUIF du PAPE »
*
« Un Juif du Pape ? » avait répété, d’un ton interrogateur, l’officier SS.
« Un Juif du Pape ! » lui avait-on répondu.
Après un temps de surprise et de réflexion, l’officier, très impressionné, se rendit rapidement à l’intérieur des locaux et aboya un ordre.
Et c’est ainsi que le Bâtonnier Louis CREMIEU retrouva la liberté, sinon la paix du corps et de l’esprit.
* On appelle « JUIFS du PAPE » ceux qui, à l’époque où la Papauté régnait à Avignon, se trouvaient sous la protection du Souverain Pontife ; cette expression a été conservée pour tous les Juifs provençaux ayant vécu, ou dont les ancêtres ont vécu, dans le Comtat Venaissain et l’ensemble de la Provence.
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