S’il fut une carrière riche, pleine, dense , reposant sur un engagement total dans la profession d’avocat, ce fut, sans aucun doute celle du Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD.
Commencée en 1896, elle s’acheva 52 ans plus tard, en 1947, lorsque contraint par son état de santé, il se trouva dans l’obligation de l’interrompre et de prendre une retraite on ne peut plus méritée.
Quelques années plus tard, le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD disparaissait, recevant un vibrant et chaleureux hommage, lors de ses obsèques le 28 septembre 1951.
Le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD avait, en effet, porté à son sommet le prestige du Barreau d’AIX-EN-PROVENCE et l’on peut affirmer qu’il fut l’un de ceux qui l’illustrèrent le mieux.
Il parait impossible de dire, sans risquer d’être très incomplet, ce que furent sa vie et sa carrière professionnelle.
Nous en donnerons donc les étapes essentielles.
Né le 9 novembre 1873, il prêta son serment d’avocat le 16 octobre 1896, à peine âgé de 23 ans et –fait exceptionnel– il fut élu Bâtonnier à trois reprises, en 1926, 1927 et en 1937, ce que justifiait largement l’œuvre accomplie par lui au service de son Barreau et de sa profession, tant sur le plan local que national et même international.
En témoignent les distinctions qui lui furent décernées :
Chevalier de la Légion d’Honneur en 1926,Officier en 1933 et Commandeur en 1939
Croix de Grand Officier de l’Ordre de SAINT SAVAT, décernée en 1933 par le gouvernement yougoslave
Grand Officier du NICHAM IFTIKAR ( TUNISIE)
Commandeur de l’Etoile de Roumanie
et sans doute, d’autres distinctions honorifiques.
Que fut donc cette longue et brillante carrière ?
Nous ne pourrons en donner qu’un aperçu.
Tout d’abord, il fut avocat au plein sens du terme, se vouant à la défense des intérêts qui lui étaient confiés devant les juridictions civiles aussi bien que pénales.
Au cours d’une des cérémonies qui lui furent consacrées, le nombre de dossiers dont il avait eu la charge, avaient été évalué à 15 000, c’est-à-dire autant d’interventions judiciaires et de plaidoiries qui lui valurent les succès les plus retentissants.
Compte tenu de la notoriété dont il jouissait, il ne pouvait s’agir que d’affaires importantes, complexes, exigeant un investissement total ; ce qui peut donner la mesure du travail considérable qu’il lui fallut déjà accomplir dans le seul exercice de sa profession d’avocat.
Engagé dans la défense de ses clients, il s’engagea également et de la même façon dans la défense des intérêts professionnels.
A cette époque, l’ASSOCIATION NATIONALE DES AVOCATS DE FRANCE ,DES COLONIES ET DES PAYS DE PROTECTORAT était certainement la plus représentative de la profession d’avocat.
Le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD en assuma la présidence pendant plusieurs années avec, a-t-on pu dire , « une autorité prestigieuse ».
Il organisa, en cette qualité ,de nombreux congrès en France et Outre-mer, congrès auxquels la participation des plus hautes autorités du monde judiciaire donnait un lustre tout particulier.
Ce fut, en 1932, le Congrès de GRENOBLE, en 1933, celui de MONTPELLIER.
Ce fut encore sa participation à l’inauguration du Palais de Justice de RABAT (Maroc), en 1932, comme Président de la Délégation Française, ainsi que sa participation, la même année, au Congrès International de Droit Privé de LA HAYE, comme délégué officiel du Garde des Sceaux.
Ce fut aussi sa participation, en 1938, toujours comme Délégué du Gouvernement, au Congrès International de BUDAPEST, au cours duquel il fut choisi pour être, l’année suivante, rapporteur de la question du sang et de la paternité lors du Congrès qui devait avoir lieu à VARSOVIE.
Et, sans la guerre de 1939, il aurait été, très certainement, élu Président de l’UNION INTERNATIONALE DES AVOCATS.
Ses actions consacrées à la représentation et à la défense de la profession d’avocat ainsi qu’à des œuvres d’intérêt général ou juridiques, ne s’en tinrent , évidemment, pas là.
Il fut ainsi Président de L’ŒUVRE DES ENFANTS TRADUITS EN JUSTICE, créateur et promoteur du pré-stage pour les futurs avocats et du Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat qui vit le jour en 1941.
Il s’attacha aussi, avec un soin tout particulier, aux Oeuvres de Prévoyance et à la création des Caisses de Retraite, contribuant ainsi à la protection sociale des avocats, protection, à l’époque, inexistante.
Ces multiples activités ne l’empêchèrent pas de se livrer à d’importantes études juridiques, notamment dans le domaine médical ou scientifique.
L’une d’elles fut célèbre, en son temps, et marqua un très net progrès dans le Droit des Personnes sous le titre
« DE LA FILIATION ET DE LA PREUVE SCIENTIFIQUE PAR L’EXAMEN DES SANGS » .
Comme tous les grands avocats, le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD sut s’entourer d’éminents collaborateurs qui illustrèrent à leur tour le Barreau.
Tels furent ceux qui devinrent plus tard les Bâtonniers Henri BOUTIERE, SERGE-PAUL, de SAINT-FERREOL…
A toutes les qualités professionnelles du Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD s’ajoutait l’une d’elles que ne partageaient pas nécessairement tous les avocats : le courage.
Courage pour ses idées, courage pour affronter les adversités de l’existence, courage pour défendre et protéger les autres.
Ce courage, le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD eut l’occasion de le manifeste notamment lorsqu’ ayant préparé son intervention au CONGRES DE l’UNION INTERNATIONALE DES AVOCATS qui devait avoir lieu à VARSOVIE, il fut empêché et pour cause de s’y rendre.
La date d’ouverture du Congrès avait été fixée au 11 septembre 1939.
Ce fut la date que choisirent les armées allemandes pour envahir la Pologne.
Le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD en fut réduit à transformer le rapport qu’il avait préparé en une plaquette précédée d’une note où il soulignait avec chaleur sa confiance dans l’avenir de la Pologne, écrasée sous la botte nazie.
Lorsque les troupes allemandes envahirent, ensuite, la France, les autorités d’occupation se mirent à la recherche de l’auteur de cette plaquette dont elles avaient été loin d’apprécier le ton et le contenu.
Leur dangereuse curiosité fut déjouée par les confrères auxquels elles s’adressèrent et notamment par le Bâtonnier PAYEN qui présidait, à l’époque, l’ASSOCIATION NATIONALE DES AVOCATS.
A quelque temps de là et toujours sous l’occupation, le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD dut mettre en avant tout son crédit et son autorité ainsi que son intelligence pour sauver des griffes de la GESTAPO, le Bâtonnier LOUIS CREMIEU, arrêté à son domicile et conduit à MARSEILLE pour être, selon toute probabilité, déporté en Allemagne.
Se rendant à la tête d’une petite délégation d’avocats aixois à la Kommandantur, il eut l’excellente idée de s’étonner, avec vivacité et indignation auprès de l’officier qui le reçut, que l’on ait pu arrêter « un Juif du Pape » !
Le Commandant MÜLLER, manifestement impressionné, se fit répéter ce qu’il venait d’entendre.
« Oui ! un Juif du Pape ! » affirma à nouveau le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD.
L’officier dut croire qu’il s’agissait d’un titre exceptionnel et digne du plus grand respect, alors qu’il s’agissait simplement de la façon dont les Juifs provençaux se qualifiaient eux-mêmes alors qu’ils vivaient dans le COMTAT VENAISSIN sous la protection du Pape lorsque la Papauté se trouvait à AVIGNON.
L’effet fut immédiat et le Bâtonnier Louis CREMIEU aussitôt libéré, ce qui lui permit de se mettre à l’abri jusqu’à la fin de l’occupation.
Lorsque fut célébré le cinquantenaire professionnel du Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD, au cours de l’année 1947, le Bâtonnier Louis CREMIEU se fit un devoir de rappeler l’aide et l’assistance qu’il avait obtenues de lui à un moment difficile de son existence .
Le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD s’éteignit le 26 septembre 1951.
Lors de ses obsèques, il reçut l’hommage de nombreuses personnalités du monde politique et judiciaire et, notamment, de ses confrères représentant tous les barreaux du ressort et bien au-delà, toutes générations confondues dans la même émotion.
Citons parmi ces confrères les noms de certains d’entre eux qui nous sont encore familiers et qui s’attachèrent dans leurs discours à rappeler la mémoire et l’œuvre du grand disparu, Maître Jacques RAFFAELLI, actuel Doyen de notre Ordre et qui était à l’époque le jeune Vice-Président de la Conférence du Stage, Maître BESSENAY, en sa qualité de Président de l’U.J.A. et futur Bâtonnier de l’Ordre, le Bâtonnier Jean FABRE, alors Bâtonnier en exercice, ainsi que le Bâtonnier PLANTY, Président de l’Association Nationale des Avocats.
Terminant son discours, le Bâtonnier Jean FABRE, s’adressant à la famille du défunt et à ses confrères déclara :
« Soyez assurés que le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD, pour nous n’est pas mort : il est tout simplement entré dans la légende ».
Grande figure du barreau aixois, figure légendaire et emblématique, tel fut et tel doit rester le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD, dont notre chronique entend rappeler le souvenir, à l’intention surtout des jeunes générations d’avocats qui, sans doute, passent distraitement devant la plaque de marbre où sont gravés les noms des Bâtonniers qui se sont succédé depuis l’an 1900 et où se trouve à plusieurs reprises celui du Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD.
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