Le Barreau d’Aix est en droit de s’enorgueillir de son passé, si on en juge par la personnalité et le charisme de ceux de ses membres qui l’ont illustré.
Parmi eux et y occupant une place de choix ,se trouve indéniablement le Bâtonnier Alfred JOURDAN ainsi qu’en témoignent non seulement une carrière d’une durée exceptionnelle, mais aussi et surtout, les qualités d’esprit et de cœur de celui qui fut AVOCAT au sens le plus noble du terme.
Parmi ces qualités, s’il fallait n’en nommer que quelques-unes, il faudrait certainement citer
la droiture, la conscience, le courage, la volonté et surtout le désir d’être au service de son prochain et de son Barreau.
Le Bâtonnier JOURDAN, homme aussi de convictions, sut les allier harmonieusement tout au long de sa vie professionnelle et personnelle.
Né en 1881 à Aix-en-Provence, issu d’une famille d’éminents juristes, il prêta serment en 1901, âgé de vingt ans à peine, après de brillantes études de sciences et de droit qui, de la Faculté d’ Aix, le conduisirent à l’Université de BONN en Allemagne et lui valurent le diplôme de Docteur en Droit, lequel fut récompensé par une Médaille d’Or en 1906.
Mais sa carrière d’avocat était à peine commencée lorsqu’ éclata la guerre, en 1914.
Il combattit dans l’artillerie de montagne, participa à la bataille de VERDUN, reçut la Croix de Guerre et, plus tard, la légion d’honneur à titre militaire.
Il avait trois frères. Deux d’entre eux périrent à la guerre, l’un, Paul JOURDAN, tué dans les Vosges en 1915, pratiquement sous les yeux de son frère Alfred qui ramassa son corps et assista à sa mise en terre, l’autre François, porté d’abord disparu et dont ne furent connus que bien plus tard la date et le lieu de sa mort.
François JOURDAN était, lui aussi, avocat du Barreau d’Aix-en-Provence.
Comment résumer la très longue carrière d’avocat du Bâtonnier Alfred JOURDAN sans risquer de commettre d’irréparables oublis ; une carrière qui dura soixante trois ans, de 1901 à 1964, qui ne s’acheva qu’à son grand regret et qu’il eut poursuivie, sans doute encore, sans un grave accident de santé, alors qu’il était âgé de 83 ans.
Elu Bâtonnier en 1928, il fut ensuite, et pendant de nombreuses années, le Doyen particulièrement estimé et respecté de son Barreau jusqu’au jour de sa retraite.
Les Archives de l’Ordre ont conservé le souvenir de la cérémonie qui fut organisée par le Barreau à l’occasion du cinquantenaire professionnel du Bâtonnier JOURDAN.
Elle se déroula, en présence de sa famille, dans les salons de son domicile, Cours Mirabeau à AIX, et y participèrent le Bâtonnier en exercice accompagné du Conseil de l’Ordre, ainsi que les représentants de divers organismes professionnels.
Ce fut le 9 novembre 1951.
Le Bâtonnier Jean FABRE, qui était à l’époque le chef de l’Ordre, prononça une allocution chaleureuse et émouvante, évoquant l’illustre famille de juristes à laquelle appartenait le Bâtonnier JOURDAN, soulignant le courage dont il avait fait preuve durant la guerre avec les deuils qui l’avaient marqué et souligna combien il avait illustré le Barreau d’AIX au cours d’une carrière déjà fort longue et exemplaire.
De l’éloquent discours du Bâtonnier Jean FABRE, nous citerons simplement le passage suivant :
« Homme politique, votre but n’a jamais été que le bien public, ayant pour seul guide votre conscience. Avocat, vous avez magnifiquement mis en valeur les règles traditionnelles qui font la grandeur de nos ordres. Aussi êtes-vous à nos yeux, non point le Doyen éloigné de nous, mais un guide attentif et indulgent que l’on aime consulter, l’étoile que l’on suit, certain qu’elle vous mènera sur les chemins de la droiture et de l’honneur. »
Il convient encore de signaler l’intervention, lors de cette cérémonie de jubilé professionnel, de Me Pierre BESSENAY, à l’époque Président de l’UNION DES JEUNES AVOCATS et qui deviendra lui-même Bâtonnier, soulignant que, malgré 50 années de labeur professionnel, le Bâtonnier Alfred JOURDAN avait su rester très près des jeunes avocats, se faisant le défenseur des idées neuves et mettant à la disposition de ses jeunes confrères le fruit de son expérience.
Et aussi, l’intervention du Bâtonnier Louis CREMIEU, Professeur à la Faculté de Droit, représentant, précisément, la Faculté désireuse de rappeler l’excellent enseignement que le Bâtonnier JOURDAN dispensait aux étudiants qui suivaient les cours du Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat.
Mais, de nombreuses années suivirent ce cinquantenaire professionnel, au cours desquelles le Bâtonnier Alfred JOURDAN continua à exercer sa profession avec dignité et discrétion, vénéré littéralement par ses confrères.
Il s’éteignit, au milieu des siens, au mois de janvier 1975 à l’âge de 94 ans.
A sa mort, parut dans la GAZETTE DU PALAIS des 5 et 6 février 1975, un article signé par Me Jean VILLARET qui fut avocat et magistrat et qui, ayant été pendant de nombreuses années le collaborateur du Bâtonnier JOURDAN, tint à lui rendre un dernier et vibrant hommage.
Nous nous faisons un devoir d’en citer les principaux passages qui viennent très heureusement compléter cette trop rapide biographie.
« ..Le Bâtonnier Alfred JOURDAN réunissait les qualités qui font un homme de bien. Descendant d’une famille de juristes....il avait un sens et une connaissance approfondie du droit qu’il mettait au service d’une honnêteté foncière et d’une morale sans concession. Modeste, sans méconnaître sa propre valeur, il se souciait peu des honneurs qui, d’ailleurs, lui venaient sans qu’il les ait recherchés...
« Il portait, sans ostentation, la Croix de Guerre et la Rosette de la Légion d’Honneur. Il n’avait à la barre ni la grandiloquence prisée autrefois ni cette fausse éloquence qui apitoie les jurés et émeut les naïfs. Ses plaidoiries étaient des démonstrations ; elles avaient la simplicité d’un syllogisme, la clarté d’un raisonnement bien ordonné. Pas d’envolées de manches, des gestes au ras de la barre. Une voix bien timbrée mais volontairement un peu froide pour ne pas distraire de l’enchaînement des arguments. Sa probité intellectuelle et professionnelle étaient telles que, lorsqu’il lisait un texte en donnant toujours des références exactes, cette lecture devenait impersonnelle, aucune inflexion de la voix, aucun déplacement de virgule qui puisse lui donner une coloration partiale. Cette apparente impassibilité était d’autant plus méritoire qu’elle cachait une sensibilité profonde. Il avait cette richesse du cœur qui trouve sa plénitude à donner. Aucun plaideur, fut-il porteur d’une cause détestable, ne sortait de son cabinet sans avoir trouvé l’apaisement qu’il était venu chercher… »
« Sa très grande culture lui avait apporté une philosophie sereine sans l’écarter, bien au contraire, de la vie de la Cité. S’il connaissait la vanité des jeux politiques, il participait activement aux travaux de l’ACADEMIE dont il fut président … »
Incontestablement, le Bâtonnier Alfred JOURDAN a marqué de son empreinte le Barreau d’Aix-en-Provence, auquel il a appartenu pendant si longtemps, contribuant ainsi à sa réputation et à sa grandeur.
Puissent les nouvelles générations d’avocats s’inspirer de son exemple.
Nous précisons que nous avons recueilli auprès de Me Paul JOURDAN, qui fut lui-même pendant longtemps avocat de notre Barreau et le digne successeur de son père, un témoignage émouvant sur ce que fut la vie professionnelle et personnelle du Bâtonnier Alfred JOURDAN. Nous n’avons pu en extraire que de trop courts passages, en raison de l’espace limité qui nous est ici réservé, mais que nous nous réservons de reprendre dans le cadre d’une biographie un peu plus développée.
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