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Chronique du temps passé ..ou Histoires du Barreau d'Aix en Provence par Monsieur le Bâtonnier Charles COHEN.
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Chronique n°24 > LE GRAND MORO S’INSCRIT AU BARREAU D’AIX POUR ECHAPPER A LA GESTAPO

Tout le monde l’a compris. Il s’agit de Me MORO GIAFFERI, dénommé familièrement le grand MORO, l’un des plus grands avocats qu’ait connu le Barreau français. De nombreux ouvrages ont été écrits à son sujet, décrivant sa vie riche de multiples expériences, judiciaires bien sûr, mais aussi politiques.
Les affaires retentissantes dans lesquelles il a manifesté un talent et une éloquence redoutables sont aussi nombreuses que les anecdotes dont il a été l’auteur ou le sujet, empreintes de provocations, d’insolence et de verve dont il avait, seul, le secret.

On raconte, ainsi, qu’arrivant en retard à une audience de Cour d’Assises, il fut accueilli par ces mots du Président :

« Maître, la Cour vous a attendu »!

et de MORO GIAFFERI de répondre :

« Je n’en attendais pas moins de la Cour ! »

Il osera, un jour, enfreindre une tradition plus que séculaire, qui faisait obligation aux avocats de porter une tenue sombre sous leur robe.

Devant plaider devant la Première Chambre de la Cour, il s’y rendit portant un pantalon très clair, qu’il présenta ostensiblement à la Cour en quittant la barre à plusieurs reprises.

Le Président offusqué lui dit d’une voix grave :

« Maître ! Ce pantalon ...!!… »

et MORO de répondre :


« La Cour désire-t-elle que je l’enlève ? »


Depuis ce jour, la tradition fut abandonnée et les avocats purent choisir de porter sous leur robe des pantalons aussi clairs ou colorés qu’ils le désiraient.

Mais, demandons-nous pourquoi Me DE MORO GIAFFERI, avocat parisien déjà célèbre décidera, un jour, de s’inscrire au Barreau d’AIX, il est vrai, à une période particulièrement agitée.

Il nous faut, pour répondre à cette question, nous reporter d’abord à la période d’avant-guerre.

Il s’agit, bien sûr, de la deuxième guerre mondiale.

Me de MORO GIAFFERI est déjà bien connu pour son indépendance, son humanisme, comme défenseur intraitable des libertés.

Citons à ce sujet un extrait de la remarquable biographie écrite par Henri ROSSI qui fut, lui-même, avocat au Barreau d’Aix, biographie dont le titre est particulièrement évocateur :


« D’ENCEINTES JUDICIAIRES EN ARENES POLITIQUES, C’ETAIT LE GRAND MORO OU L’ELOQUENCE EN MARCHE »


« ....Aussi le verra-t-on, autour des années trente, multiplier partout le cri de la conscience et de l’indignation, fustiger avec force l’inquisition d’Etat, les procès d’intention et autres ignominieuses parodies de justice et, ses propres intérêts dussent-ils en souffrir, assister tour à tour soit de près soit de loin; le croate asservi l’italien poursuivi par la justice fasciste, le bulgare accusé par le pouvoir nazi d’avoir prémédité l’incendie du REICHSTAG, l’espagnol pourchassé par les sbires du franquisme... le jeune israélite meurtrier par vengeance d’un diplomate allemand… ».

C’est à l’occasion du procès des incendiaires du Reichstag, le Parlement allemand, que de MORO GIAFFERI prendra les plus grands risques.

Le Reichstag fut incendié dans la nuit du 27 au 28 février 1933, en plein cœur de BERLIN, incendie qui fut aussitôt qualifié par le Maréchal GOERING comme
« l’acte de terrorisme le plus monstrueux perpétré jusqu’ici en Allemagne par le communisme ».

On accusa notamment de ce crime un militant communiste bulgare Guergi DIMITROV qui décida de faire appel pour le défendre à trois avocats français : de MORO GIAFFERI, CAMPINCHI et TORRES, ainsi qu’à un avocat bulgare Me DETSCHEN.

Mais les trois avocats français se virent refuser le droit d’intervenir au prétexte, notamment ,qu’ils ne possédaient pas à fond la langue allemande.

Me DE MORO GIAFFERI n’en resta pas là.

Il décida de déplacer la défense sur un autre terrain.

Il siègera, tout d’abord, à la Commission d’Enquête Internationale sur l’Incendie du Reichstag qui conclura à l’innocence de DIMITROV et qui mettra en cause le Maréchal GOERING lui-même.

Il participera ensuite et surtout à un meeting organisé le 11 septembre 1933 à la salle WAGRAM à Paris avec, à ses côtés, Henry TORRES et Gaston MONNERVILLE, qui dénoncèrent ensemble l’incendie du Reichstag comme le type même « d’une puissante et impudente machination judiciaire conçue par un régime dictatorial. »

Dans un discours d’une violence inouïe, de MORO GIAFFERI apostrophera ses confrères allemands en raison de leur soumission et dénoncera les véritables auteurs de l’incendie, terminant par ces mots :

« Alors, GOERING ! Alors, prends garde à toi ! Je veux te répéter à la face du monde ce que j’ai déjà dit : l’assassin, l’incendiaire, l’auteur du crime du Reichstag, GOERING, c’est toi ! ».

Ce discours, qui aura autant de retentissement que le “ J’ACCUSE” d’Emile ZOLA, vaudra à de MORO GIAFFERI la haine des dirigeants nazis, si bien que, lorsque la France fut envahie, en 1940, la GESTAPO se mit aussitôt à sa recherche.

Dès le 25 juillet 1940, paraissait dans le journal de la GESTAPO un article, le visant directement :

« Depuis la prise de pouvoir par notre Führer, il n’y a pas eu, à l’étranger, un seul écrit contre l’Allemagne et son chef, pas un appel à la haine, pas une calomnie qui ne porte la signature de MORO GIAFFERI. A commencer par les attaques personnelles montées contre le Maréchal GOERING jusqu’à la participation aux assauts dirigés contre le Reich, il y a eu constamment le nom de cet individu dans toutes les manifestations anti-allemandes. »

De MORO GIAFFERI dut s’enfuir.

Il avait à Aix un correspondant et ami qui devait lui-même marquer le Barreau de son empreinte : Me Raymond FILIPPI, à l’époque jeune avocat en attendant d’être le prestigieux Bâtonnier FILIPPI.

C’est donc tout naturellement que, fuyant la zone occupée, de MORO GIAFFERI demandera son inscription au Barreau d’Aix-en-Provence, inscription qui dura trois années, bien que qualifiée de provisoire, ainsi qu’en témoignent les Tableaux de l’époque où figurait tout en bas, à l’avant dernier rang, de MORO GIAFFERI, le dernier rang étant occupé par Raymond LINDON qui devait devenir le célèbre Avocat Général LINDON.

Henri ROSSI écrit, dans la biographie consacré à de MORO GIAFFERI que celui-ci s’inscrivant au barreau provençal devint le point de mire de l’actualité par son nom auréolé de gloire.

C’est à la même époque que circulèrent des bruits selon les lesquels de MORO GIAFFERI avait été arrêté par la GESTAPO peu après l’occupation de la zone libre et même exécuté comme otage.

Le chroniqueur du Journal LA DERNIERE HEURE, qui paraissait en Afrique du Nord, avait même écrit un éloge posthume qui s’achevait ainsi:


« MORO n’est plus ! Un crime ajouté à tant d’autres… un peu plus de la France s’en est allé....! »


Fort heureusement, il s’agissait d’une fausse nouvelle.

Le grand MORO était bien vivant, mais il avait dû, simplement, prendre le large, se réfugiant d’abord à Manosque, puis choisissant de se rendre en Corse en embarquant à Nice au nez et à la barbe de l’occupant italien qui le recherchait activement.

Raymond FILIPPI, sur lequel de MORO GIAFFERI exerça une grande influence, le décrivait ainsi, lorsqu’il se trouvait à la barre :

« Je revois MORO. Il commençait par sautiller légèrement. Il remontait son ventre qu’il avait volumineux, d’un geste machinal il se passait la main sur la poitrine, tapotait la barre. Il cherchait, peut-être, la cadence quelques instants et puis l’inspiration fusait. Je me disais avec exaltation :

« Le patron y est ! ».


Dès la fin de la guerre, de MORO GIAFFERI retrouva son barreau d’origine, reprenant toutes ses activités professionnelles et politiques avec l’énergie qui ne l’avait jamais quitté, jusqu’au jour où ses forces finirent par le lâcher.

C’est à la tâche que s’éteignit le grand MORO, le 22 novembre 1956, à l’âge de 78 ans, après avoir plaidé à Angers et alors qu’il regagnait le train pour Paris.

En arrivant dans son compartiment, il fut foudroyé par une thrombose.

C’est encore Raymond FILIPPI qui confiera par la suite :

« … un soir de novembre, la terrible nouvelle courut sur les ondes et nous endeuilla le cœur : le géant s’était écroulé, frappé comme un chêne orgueilleux par la soudaineté de la tempête. Il venait de plaider, de quitter la barre qu’il avait encore pétrie de ses mains fines et nerveuses dans un geste qui lui était familier, lorsque l’inspiration faisait affluer à ses lèvres les mots dociles et les belles images et qu’il bondissait légèrement sur place, dans une sorte de jeunesse éternelle de sa pensée et de son verbe, comme s’il s’efforçait d’en freiner le bouillonnement et la généreuse impatience.

« En annonçant ce grand départ à la barre de la Cour d’Assises d’Aix, où tant de fois il s’était levé pour implorer la pitié ou clamer l’innocence, je ne pouvais m’empêcher de penser aux paroles que lui-même avait prononcées lorsqu’était parvenue la nouvelle de la mort d’Henri ROBERT :

« Messieurs les magistrats, à votre émotion, mesurez la nôtre ! Notre profession est décapitée …! “.

De MORO GIAFFERI, Raymond FILIPPI et bien d’autres ont illustré le Barreau d’Aix-en-Provence.

Que les jeunes générations d’avocats ne les oublient pas ! Sans eux la profession ne serait pas ce qu’elle est, ni ce qu’elle devrait être encore !


Beaucoup d’éléments de cette chronique ont été puisés dans le livre d’Henri ROSSI : « C’ETAIT LE GRAND MORO », paru aux Editions EGC, dont la lecture est vivement recommandée.

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