Il y a des mystères qu’il est parfois difficile d’éclaircir, à moins d’y découvrir des raisons obscures que peuvent expliquer les méandres de l’Histoire.
Y a-t-il eu ou non un Premier Président COËN à la Cour d’Appel d’AIX-EN-PROVENCE ?
Si l’on en croit les archives du Barreau d’AIX-EN-PROVENCE et le registre des Délibérations du Conseil de l’Ordre, on se doit de répondre par l’affirmative à cette question.
Mais si l’on consulte les archives de la Cour d’Appel, on constate que jamais un Premier Président de ce nom n’a figuré dans la liste des premiers présidents de cette Cour à quelque époque que ce soit !
Essayons de comprendre une telle contradiction.
Nous sommes au mois d’août 1940, à une époque, donc, très particulière.
L’Allemagne a envahi la France. Le Maréchal PETAIN a été chargé de conclure un armistice.
Celui-ci est effectivement signé, qui sépare la France en deux parties : la zone NORD qui restera occupée, la zone SUD qui sera qualifiée de Zone Libre.
Dans cette zone, la vie judiciaire semble continuer : les magistrats siègent, les avocats plaident…
Non sans quelques remous.
A la Cour d’Appel d’AIX, le poste de Premier Président, occupé depuis 1936 par M. MAGNIN, est devenu vacant.
La suppléance est exercée par le Président de Chambre le plus ancien : M. DELERBA.
Le 19 août 1940, le Conseil de l’Ordre du Barreau d’AIX se réunit sous la présidence du Bâtonnier CLERICO, Me Edmond de SAINT-FERREOL assurant la fonction de Secrétaire.
Que dit le procès-verbal de cette réunion ?
Il convient d’en reproduire le texte intégral :
« L’an mil neuf cent quarante et le 19 août à 14 heures, Monsieur le Bâtonnier et Messieurs les Membres du Barreau, invités par Monsieur le Président DELERBA, faisant fonction de Premier Président, à assister à l’installation de Monsieur le Premier Président COËN, se sont remis en robe et en gants blancs pour les Membres du Conseil de l’Ordre, à 13 heures 45 à la Bibliothèque, et se sont rendus dans la salle d’audience de la 1ère Chambre aux places qui leur étaient réservées.
L’audience solennelle ouverte après les réquisitions de Monsieur le Procureur Général, Monsieur le Premier Président a été introduit.
Les formalités légales de l’installation se sont alors déroulées. Après l’audience M. e Bâtonnier et les membres du Conseil sont allés faire visite à M. le Premier Président dans son cabinet… »
Aussitôt après cette installation et toujours le 19 août 1940, le Conseil de l’Ordre se réunit à nouveau et le procès-verbal qui en est établi mentionne encore l’installation qui vient d’avoir lieu du nouveau Premier Président.
Ce procès-verbal mentionne la présence aux côtés de Me CLERIC , Bâtonnier en exercice, des Bâtonniers JAUFFRET, JOURDAN et CREMIEU ainsi que de Maîtres ESCOFFIER et de SAINT-FERREO.
Il est donc certain, pour résulter des archives de l’Ordre, que M. COËN a bien été nommé Premier Président de la Cour d’Appel d’AIX-EN-PROVENCE et qu’il a été installé dans ses nouvelles fonctions le 19 août 1940 au cours d’une audience solennelle à laquelle ont assisté, notamment les membres du Conseil de l’Ordre conduits par leur Bâtonnier.
Poursuivons l’examen de ces mêmes archives.
Que nous apprennent-elles ?
Tout simplement qu’un nouveau Premier Président, du nom de DENOITS, a été installé dans ses fonctions le 28 janvier 1941, au cours d’une audience solennelle présidée encore par le Président DELERBA.
Il n’est plus fait mention du Premier Président COËN qui, de toute évidence, a du abandonner ses fonctions, on ne sait exactement à quelle date, mais probablement après la parution d’un certain STATUT, au mois d’octobre 1940.
Mais, si les archives du Barreau d’AIX ont conservé la trace du Premier Président COËN, par contre, nous l’avons dit, les archives de la Cour d’Appel ignorent complètement son existence.
La liste des Premiers Présidents qui se sont succédé à la tête de la Cour mentionne simplement le nom de M. DENOITS après celui de M. MAGNIN.
Elle indique que le Premier Président DENOITS a été nommé en décembre 1940.
Mais, entre M. MAGNIN et M. DENOITS, il n’existe aucun autre nom.
M. COEN semble donc n’avoir jamais occupé, selon cette liste, les fonctions de Premier Président de la Cour d’Appel d’AIX-EN-PROVENCE.
Y a t-il eu escamotage délibéré ou a-t-on égaré les archives de l’époque ?
Mais, ce qui vient épaissir le mystère résulte des MEMOIRES que nous a laissés le Bâtonnier Louis GONTIER de TARASCON.
Voici ce qu’il écrit exactement :
« La Cour d’Appel d’AIX-EN-PROVENCE a eu comme Premier Président, jusqu’à l’arrivée des Allemands en zone libre, un homme qui m’a inspiré une grande admiration: il s’agit de Monsieur le Premier Président KÖHN.
Tant par lui-même que par un conseiller alsacien installé à AIX-EN-PROVENCE (Monsieur SCHAEDLIN) l’histoire de cet homme d’honneur m’a été confiée.
En 1914-18, Monsieur KHÖN, alsacien, était sous-lieutenant dans l’armée allemande et il se battait sur le front français : tout le monde savait qu’à l’instar de ses compatriotes, il avait le désir de franchir les lignes et de rejoindre les combattants de sa véritable patrie : la France.
Il était constamment surveillé. Il avait au plus haut point le sens du devoir ; n’oublions pas que le Corps des officiers prussiens était régi par des règles d’honneur que seules les maladresses des Alliés lors de l’armistice du 11 novembre 1918 lui ont fait oublier lorsque HITLER a entonné son hymne messianique.
Le jeune officier KÖHN s’était juré de remplir tant qu’il porterait l’uniforme allemand tous les devoirs qu’il avait envers ses hommes et après une première attaque, il a été décoré de la Croix de Fer sur le champ de bataille.
Mais ses hommes ayant été envoyés au repos, KÖHN s’est évadé. Il s’est présenté à l’Etat Major Français et a été intégré avec son grade dans l’armée française. Il a été fait, au front, Chevalier de la Légion d’honneur.
Mais il était déserteur au regard de la loi nazie et HITLER avait supprimé la prescription ou une amnistie en cette matière.
Le Premier Président KÖHN aurait été pendu si les Allemands l’avaient capturé en 1942. Il a donc quitté AIX ; il est allé, je crois, à ALGER.
Son ironie bonhomme était à la mesure de sa bienveillance ».
Le Bâtonnier Louis GONTIER raconte, alors, comment il est entré en relation avec le Premier Président KÖHN à l’occasion d’une demande de renvoi qu’il lui avait présentée
Il y aurait donc eu à AIX-EN-PROVENCE un Premier Président COËN et un Premier Président KÖHN, le premier jusqu’en décembre 1940, le second jusqu’en 1942 … à moins qu’il ne se soit agi du même personnage dont le nom aurait été orthographié différemment.
Rappelons à ce sujet qu’à partir du nom biblique de COHEN, plusieurs dénominations voisines ont été adoptées selon les pays ou les régions, telles que CÖEN, KÖHN, KUHN ou KAHN.
Le Bâtonnier GONTIER a donc dû confondre COËN et KÖHN, de même qu’il a dû commettre des erreurs sur les dates, ce qui est parfaitement excusable puisque ses MEMOIRES ont été écrites cinquante années plus tard.
Ne compliquons donc pas la situation et considérons qu’il y a bien eu un Premier Président du nom de COËN ainsi qu’en attestent les archives officielles du Barreau d’AIX.
Mais la question reste toujours de savoir ce qu’il est devenu et pourquoi le silence a été fait, dans les archives de la magistrature, sur sa nomination et son installation à AIX-EN-PROVENCE.
Nous avons donc essayé d’en savoir plus.
Nous avons obtenu que nous soit communiquée la collection des annuaires de la magistrature, collection assez complète, nous a-t-on dit, de 1895 à 1925, mais qui fut interrompue jusqu’en 1960.
On y trouve effectivement, dans l’annuaire de 1925, un magistrat du nom de Charles COËN, magistrat alsacien qui fut secrétaire en Chef du Parquet de COLMAR en 1919, Juge du Livre Foncier en 1920, encore juge de baillage à COLMAR en 1922 et juge en 1924 et 1925.
Peut-il s’agir du Premier Président COËN dont nous n’avons pu découvrir le prénom, celui-ci ne figurant dans aucun des documents en notre possession ?
Il nous a été indiqué qu’il paraissait douteux que ce magistrat alsacien qui occupait des fonctions assez modestes de juge, ait pu en 1940 se retrouver 15 ans plus tard Premier Président à AIX, en ayant gravi aussi rapidement tous les échelons intermédiaires.
Mais ce n’était-là que pur raisonnement et, à défaut de trouver un autre COËN dans la magistrature, pourquoi ne pas penser que le magistrat du nom de Charles COËN avait pu accéder, même aussi rapidement au poste de Premier Président.
Le Bâtonnier Louis GONTIER ne disait-il pas, dans ses MEMOIRES, que le Premier Président qu’il avait connu, lui aussi alsacien, avait un passé militaire exemplaire qui aurait pu lui valoir en temps de guerre une promotion exceptionnelle.
Et puis, la zone libre était devenu le refuge de ceux qui pouvaient être recherchés par l’Armée Allemande ou la GESTAPO, tel l’avocat de MORO GIAFFERI qui était venu s’inscrire au Barreau d’AIX.
Nous savons précisément que le Premier Président que le Bâtonnier Louis GONTIER désigne sous le nom de KÖHN était un officier alsacien réfractaire , considéré par les Allemands comme déserteur et qui aurait été pendu par eux s’ils avaient pu s’en emparer.
Nous nous devions de poursuivre nos recherches ; nous avons donc consulté les ARCHIVES DEPARTEMENTALES où se trouve à AIX le fonds déposé par le PARQUET GENERAL, fonds qui est une source passionnante de renseignements historiques sur la vie judiciaire dans le ressort de la Cour d’Appel d’AIX-EN-PROVENCE.
Mais nous avons découvert mieux encore : le REGISTRE DES DELIBERATIONS DE LA COUR D’APPEL, année 1940, ainsi que la totalité des arrêts rendus pendant cette période par les diverses chambres de la COUR.
QU’Y AVONS-NOUS TROUVE ?
Tout simplement le procès-verbal officiel de l’installation solennelle du Premier Président COËN, le 19 août 1940, en présence, bien sûr du Procureur Général et de tous les magistrats en poste auprès de la COUR.
Nous y avons trouvé aussi toutes les délibérations de la COUR sous la présidence du Premier Président COEN, au nombre de plusieurs dizaines.
Bien entendu, nous avons également retrouvé tous les arrêts rendus par le même Premier Président COEN qui présidait la première chambre de la Cour, et ce, depuis le mois d’ août 1940 jusqu’au 23 décembre de la même année.
Enfin, nous avons appris que le Premier Président COEN n’avait pas débarqué d’une planète inconnue, mais tout simplement qu’avant d’être nommé au poste de Premier Président de la Cour d’Appel d’AIX-EN-PROVENCE, il avait été Premier Président de la COUR d’APPEL d’ANGERS, ce qui signifie, évidemment, qu’une carrière bien remplie l’avait précédé dans ses fonctions successives de Chef de Cour et qu’il était, au surplus, Chevalier de la Légion d’honneur.
Il apparaît donc absolument certain que ce haut magistrat, dont le passage à AIX ne peut plus être mis en doute, a tout simplement été par la suite, , oublié, voire effacé et littéralement gommé des listes contenant les noms des hauts magistrats ayant présidé la Cour d’Appel d’AIX-EN-PROVENCE.
Nous ne savons pas, cependant, ce qu’est devenu le Premier Président COEN, sans doute victime de ce fameux STATUT.
Peut-être aurons-nous la chance de le savoir par l’un des lecteurs de cette chronique ou par toute autre voie que nous allons continuer à explorer ?
En attendant, nous pensons qu’en présence de tous les éléments que nous venons de citer, l’injustice déjà faite au Premier Président COEN sera vite réparée et que son nom pourra figurer à sa place sur la liste des Premiers Présidents de la Cour d’Appel d’AIX-EN-PROVENCE.
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