JUIN 1976.
A Paris, devant la COUR DE SURETE DE L’ETAT le premier grand procès des nationalistes corses.
L’affaire qui eut un grand retentissement est connue sous le nom de « LA TRAGEDIE D’ALERIA. »
Pour la première fois, des nationalistes corses retranchés dans une cave vinicole sont accusés d’avoir tiré sur les forces de l’Ordre qui les assiègent et se préparent à donner l’assaut.
Deux gendarmes seront tués au cours de l’affrontement.
Parmi les accusés se trouve le docteur Edmond SIMEONI.
Lui et ses compagnons doivent être défendus par un collectif d’avocats, tous corses .
A la tête de ce collectif se trouve le Bâtonnier Raymond FILIPPI, avocat du Barreau d’Aix en Provence.
C’est à lui qu’incombe la tâche la plus délicate et la plus difficile, car sa qualité d’ancien bâtonnier, celle de doyen d’âge et surtout la notoriété et le prestige dont il bénéficie, le conduisent d’une part à organiser la défense et d’autre part à s’investir lui-même plus que les avocats qui l’entourent.
Comme d’habitude, le Bâtonnier FILIPPI s’est préparé avec soin.
Le moment est venu pour lui de plaider et tous attendent impatiemment son intervention, après qu’il n’ait épargné aucun effort au cours des débats mouvementés qui ont animé les diverses audiences du procès .
Certes, il se sent fatigué, mais ce n’est pas la première fois et son tempérament sportif et combatif lui a toujours permis d’assumer avec énergie sa mission de défenseur.
Il en sera de même, pense-t-il, dans ce procès qu’il considère comme l’un des plus importants de sa vie professionnelle.
Mais le Bâtonnier FILIPPI a, cette fois, trop présumé de ses forces.
Quelle est sa main puissante qui, brusquement, pèse sur sa poitrine en lui coupant le souffle ?
Il espère, encore, qu’il ne s’agit que d’un malaise passager. En fait, le malaise est grave.
Le Bâtonnier FILIPPI, ce puissant orateur, est brusquement réduit au silence.
C’est la consternation !
Les débats sont suspendus pendant que Raymond FILLIPI est transporté à l’hôpital.
Cette affaire, que nous relaterons plus en détail dans un document annexe, marquera, hélas ! la fin de sa carrière.
Six mois plus tard, le 13 décembre 1976, le Bâtonnier FILIPPI pousse son dernier soupir, usé par une vie professionnelle d’une rare intensité.
Il avait soixante six ans.
Sa mort fut ressentie comme une perte irréparable, non seulement par son Barreau d’Aix mais aussi par tous les Barreaux de France.
Les hommages qui lui furent, alors, rendus n’en témoignent qu’insuffisamment.
Du moins, étaient-ils loin d’être convenus !
Nous n’en citerons que quelques uns :
« Ce très grand avocat a honoré la robe noire qu’il portait, persuasif, parlant la langue française à la perfection et apportant dans toutes défenses qui lui ont été confiées, son cœur généreux, un talent qui surprenait toujours par la magnificence de son verbe, une culture générale exceptionnelle… »
(Bâtonnier Raymond GUY du Barreau de Marseille)
« Un cœur prompt et généreux, un talent admirable servi par un timbre émouvant, une chaleur communicative, une ouverture totale au désespoir des malheureux. »
(Paul CHOVELON dans LE PROVENCAL)
« l’une des gloires du barreau français, plaidant avec une généreuse chaleur et un rare talent. Il laisse une place que personne ne pourra combler… »
(Bâtonnier Yves KLENIEC d’Aix en Provence)
« ...grand maître du Barreau, figure légendaire, brillant avocat d’Assises, le Bâtonnier FILIPPI était grand parmi les grands, son verbe était le véhicule de son âme ; il est parmi les derniers grands serviteurs de la profession d’avocat… »
(Jérôme FERRACCI, journaliste)
« … profondément humain, porté vers l’indulgence et la compréhension, attaché aux principes de sa profession… »
(Bâtonnier LARDERET de Marseille)
« C’était un homme au grand cœur, généreux en tout ; il a illustré la profession et le Barreau de France. Il l’a servie avec un grand talent, mais cette profession ne pardonne pas à ceux qui l’aiment passionnément… »
(Bâtonnier Pierre MILANI de Marseille)
« Dans les grands procès, il dominait les audiences par ses réparties étincelantes et par la chaleur de son verbe, plein de sensibilité et toujours marqué d’une certaine élégance. Il était le meilleur, le plus généreux. Un très grand avocat, le plus grand de notre époque pour certains. Il était en même temps un homme de cœur ... et possédait l’éloquence la plus naturelle, chaude, passionnée et lucide en même temps, ne sacrifiant jamais à la grandiloquence, grâce à une ironie faite de tendresse humaine… »
(Jean LABORDE de l’AURORE)
« Le Barreau français et le barreau d’Aix font en lui une perte immense ; il était à mon sentiment, probablement, notre plus grand avocat d’Assises… »
(Bâtonnier VIALA de Toulouse)
« FILIPPI est tombé au champ d’honneur de l’avocat. Son cœur généreux s’est brisé alors qu’épuisé de besogne, les épaules lourdes du poids de ses responsabilités, il allait prononcer, dans le procès d’ALERIA, l’une de ses plus belles plaidoiries, dans une cause à l’échelle de son talent en pleine puissance, de son très grand et magnifique talent… son âme et sa pensée demeureront toujours parmi nous dans le vaste palais d’Aix, au soir des audiences ardentes où jamais plus sa voix de tribun ne trouvera un écho… »
(Bâtonnier Max JUVENAL d’Aix en Provence)
Tous ces hommages rendus à l’avocat que fut Raymond FILIPPI n’étaient nullement, répétons-le, de pure convenance mais traduisaient avec sincérité l’empreinte qu’il laissait désormais sur son barreau et la profession toute entière.
Nous nous sommes donc proposé d’évoquer, dans le cadre malheureusement limité de cette chronique concernant LES GRANDES FIGURES DU BARREAU D’AIX, ce que fut surtout sa carrière d’avocat.
Nous ferons appel, pour cela, bien sûr à ceux qui l’ont connu.
Nous nous servirons des Archives de l’Ordre.
Mais nous nous inspirerons surtout de ce que d’autres ont écrit, bien plus longuement, à son sujet ou de ce que nous avons pu glaner dans certains ouvrages concernant la profession d’avocat.
C’est à Tox, petit village de Corse, dans la plaine d’Aléria, près de Corte que le Bâtonnier FILIPPI fut inhumé.
C’était à Tox qu’il était né le 10 mars 1910 d’une mère institutrice et d’un père officier d’artillerie.
C’est à Nice que se déroulèrent ses études secondaires et à Aix qu’il entreprit ses études de droit.
Ceux qui l’ont connu à cette époque se souviennent de qu’ils appelaient déjà sa « verve gouailleuse ».
Raymond FILIPPI était, presque toujours, d’humeur joyeuse, adorant les canulars, les plaisanteries et les bonnes histoires.
Le Bâtonnier Louis GONTIER du Barreau de Tarascon évoque dans ses MEMOIRES D’UN AVOCAT DE PROVENCE l’époque où il avait connu Raymond FILIPPI alors qu’ils faisaient ensemble leur études de droit à la Faculté d’Aix.
Il se souvient du groupe que formaient les jeunes étudiants corses qui devaient devenir, tous, de brillants avocats tels Pierre MILANI, Bâtonnier du Barreau de Marseille, Pierre NATALELLI qui fit carrière d’avocat au Maroc avant de devenir avoué à Marseille, Charles COLONNA d’ANFRIANI et bien sûr, Raymond FILIPPI.
C’est autour d’eux que se retrouvaient tous les étudiants en droit et en lettres, un peu plus jeunes, fraîchement débarqués de leur île natale.
Avec eux se trouvaient notamment Dominique STEFANAGI qui devait devenir avocat au Barreau de Paris et qui était le principal complice de Raymond FILIPPI lorsqu’il s’agissait de faire des blagues ou de jouer des tours dont ils avaient le secret et qui faisaient la joie de la Faculté.
Laissons le Bâtonnier Louis GONTIE raconter le tour qu’ils jouèrent à un vieil aixois, un peu benêt, qu’ils avaient pris pour tête de turc et qui s’appelait PAULMIN de LA CALADE :
« Il y avait en Alsace un mouvement autonomiste à la tête duquel se trouvait un prêtre, l’abbé HAEGY, dont Raymond se déclarait farouche partisan. Il n’eut aucun peine à recruter PAULIN de LA CALADE, tout heureux d’interrompre la monotonie de son existence.
Les réunions du soi-disant groupe clandestin se tenaient dans la cave d’un café de la ville aménagée avec la complicité du propriétaire.
PAULIN fut très impressionné par le sérieux et l’enthousiasme de l’orateur et des auditeurs.
Il fut appréhendé par des policiers en civil, en vérité des étudiants amis d’une Faculté marseillaise. Il subit un interrogatoire en règle et de multiples avanies. Libéré sur parole et au bénéfice de sa bonne foi présumée, il était tout fier de raconter cet épisode mouvementé de son existence d’oisif. »
Ce n’était là qu’un des nombreux canulars que Raymond FILIPPI se plaisait à monter avec sa bande de joyeux copains, étudiants comme lui.
Ce trait de caractère, plaisantin, gouailleur, amateur de farces et de bons mots marqua toute l’existence de Raymond FILPPI et ceux qui le connurent se font une joie de raconter ses bonnes histoires, toujours très cocasses, sur ses contemporains, le plus souvent avocats ou magistrats.
Cet aspect de sa personnalité le rendait plus humain, plus accessible, plus généreux.
Aussi nous ne pourrons éviter de reprendre ici certains de ses bons mots ou de ses plaisanteries, devenus des classiques du genre que l’on se plait, encore, à rappeler dans les réunions d’avocats ou les couloirs du Palais, lorsque arrive le moment de se détendre en évoquant les prouesses des grands anciens.
C’est alors qu’il poursuivait ses études de droit à Aix que Raymond FILIPPI retrouva celle dont il était amoureux depuis leurs jeunes années et qui devait devenir sa femme, Madeleine MURZI.
Venue à Aix pour y faire des études de lettres, elle avait donc retrouvé Raymond FILIPPI et fut sa compagne jusqu’à son dernier jour.
Mais voilà achevé le temps des études et voici venu le temps de la vie active.
Le Barreau attendait Raymond FILIPPI et il y entra en prêtant serment le 21 juillet 1931.
Il n’était pas nécessaire à l’époque de justifier de son APTITUDE A LA PROFESSION D’AVOCAT par un examen de connaissances dressé, comme un obstacle, sur la route de ceux qui avaient plus de « tripes » que de savoir.
Il n’est pas douteux que certaines gloires du Barreau n’auraient certainement pas pu franchir cet obstacle que d’autres bien moins doués franchissent aujourd’hui aisément au bénéfice de connaissances qui demeurent plus universitaires que professionnelles.
Mais c’est là tout un débat sur la formation professionnelle de l’avocat.
Raymond FILIPPI, en entrant au Barreau d’Aix rejoindra un certain nombre de tout jeunes avocats, âgés comme lui d’un peu plus vingt ans et avec qui il parcourra un long chemin, celui qui comportant autant de satisfactions que d’embûches et de déceptions constitue une carrière d’avocat.
Ses jeunes compagnons de route étaient à l’époque Max JUVENAL, Jacques VALENSI, Vincent BONELLI, Charles CATTORINI, parmi les plus jeunes et parmi ceux qui les avaient précédé de quelques années, Georges COULET, de CAMPOU-GRIMALDI REGUSSE, Edmond de SAINT-FERREOL, Henri BOUTIERE, Gabriel CABASSOL, Max NOEL, Jean DRUJON....
Tous feront de brillantes carrières et deviendront bâtonniers.
Tel était à l’époque le jeune barreau aixois, au sein duquel Raymond FiILIPPI fut amené à faire ses premières armes, sous la conduite de son maître de stage Me Paul Toussaint MUSELLI dont il partageait le domicile professionnel 6, Rue de la Mule Noire.
Raymond FILIPPI n’eut pas beaucoup à attendre pour entreprendre une carrière de pénaliste, familier des Cours d’Assises.
Il est vrai que ses premiers pas dans ce domaine furent guidés par certains de ces avocats corses, particulièrement talentueux qui le prirent sous leurs ailes, dont il fut d’abord le disciple pour devenir par la suite le chef de file.
Nous avons eu l’occasion d’avoir entre les mains une vieille photographie remontant à novembre 1933, alors que Raymond FILIPPI était encore un tout jeune avocat stagiaire, photographie prise dans la salle des PAS-PERDUS du Palais de Justice d’Aix en Provence.
Cette photographie porte en légende la mention suivante: Procès SARRET, Cour d’Assises des Bouches du Rhône.
Qu’y voit-on ?
Sept avocats revêtus de leurs robes et posant ensemble, les uns sérieux, les autres souriants. Au milieu d’eux, le plus ancien, l’illustre de MORO GIAFFERI aux côtés de César CAMPINCHI, les autres tous très jeunes, non pas dans l’ombre, mais dans la lumière de ces deux maîtres.
La photographie porte leurs noms de la main de Raymond FILIPPI : GRISOLI, CHIAPPE, CAMPINCHI, BONELLI… et bien sûr FILIPPI, tous corses de Paris, Marseille, Aix.
Au cours de ce procès SARRET
« le vitrioleur de morts » qui avait fait dissoudre ses victimes dans un bain d’acide sulfurique, Raymond FILIPPI avait déjà pu observer le style et la manière de ces deux avocats, aussi différents l’un de l’autre qu’étaient de MORO-GIAFFERI et César CAMPINCHI.
Il les décrira ainsi :
« Les deux hommes étaient aussi différents l’un de l’autre qu’il est possible de l’imaginer. César CAMPINCHI, pour la partie civile, était de taille moyenne, mince mais bien découplé, vigoureux, tout en finesse. Il y avait de l’Athénien dans cet homme aux gestes élégants d’escrimeur, au visage régulier d’ascète raisonnable et raisonneur. Il parlait d’une voix distincte et coupante, enrobant sa phrase dans une syntaxe rigoureuse à l’extrême, laissant peu de place à la gouaille mais riche de locutions précises : il faisait mouche d’un mot, d’un sourire, d’un haussement d’épaules. Connaissant son formidable adversaire, la vertu singulière de son tonus oratoire, il attendait la fin d’une période pour lancer sa flèche acérée et rapide et déconcerter son illustre ami. MORO, en défense, bondissait sous le trait : il était alors dans la plénitude de son talent généreux, de son génie verbal incomparable. Tout en puissance, et en rondeur, il portait sur les épaules d’une rare noblesse un chef magnifique, sculpté pour la parole et pour ses résonances : un front immense, un nez à la courbe harmonieuse, des yeux aux paupières lourdes recouvrant de leur douceur tout l’esprit de Paris et la malice corse. Il négligeait le dédain, préférait l’émotion, l’ironie, la colère, se servant comme d’un clavier aux nuances insoupçonnables, de cette voix riche , sonore, tour à tour tendue, ample, brisée, et que ceux qui l’ont entendue en ces éclats somptueux n’oublieront jamais plus. »
(publié dans la revue “ La Corse et Marseille” sous le titre « Corses au Barreau » Bull.N°43 –11 1960).
Il est certain que ces deux grands avocats, malgré leurs dissemblances, durent servir de modèles au jeune FILIPPI qui saura réunir harmonieusement en lui les qualités de l’un et de l’autre, ajoutées à celles qui lui étaient personnelles.
C’est ainsi que Raymond FILIPPI fut, dès ses débuts, associé aux grands procès, qu’il eut ainsi l’occasion de faire valoir son jeune talent pour s’affirmer de plus en plus et voir, au fil du temps, sa notoriété dépasser largement les limites de son Barreau.
On peut dire cependant qu’il n’était pas dévoré par l’ambition, tels ces jeunes loups prêts à toutes les compromissions, se faisant volontiers porteurs de serviettes, pour apparaître dans les grands procès d’Assises et obtenir de quelques journalistes complaisants ou amateurs de bonne chère un article bienveillant ou même élogieux.
Raymond FILIPPI n’avait certainement pas besoin d’intriguer pour être connu et reconnu, son talent y suffisait largement.
C’est ce qui a permis à Paul LOMBARD, l’avocat bien connu, de dire de lui, à ce sujet, dans son livre « MON INTIME CONVICTION » :
« Je ne sais ce qui lui a manqué pour devenir aux yeux de tous le premier d’entre nous. Sans doute le courage de quitter son archevêché pour la capitale, peut-être la détermination de ne pas se prendre au sérieux quoi qu’il arrive ou encore une certaine nonchalance insulaire et un goût marqué pour la politique locale. »
Me Paul LOMBARD se trompait certainement.
Que signifie être le premier « aux yeux de tous » ?
Raymond FILIPPI l’était déjà aux yeux de ses confrères d’Aix et d’ailleurs.
Il l’était, certainement, aux yeux des magistrats qui le connaissaient et qu’il savait ne pas décevoir.
Il l’était, encore, aux yeux de cette clientèle pénale envers laquelle il savait se montrer disponible, humain, souvent désintéressé, et qui ne s’adressait jamais à lui en vain.
Raymond FILIPPI, bien que demeurant dans sa bonne vieille ville d’Aix, bien que n’ayant pas voulu s’installer comme certains autres dans la capitale, était bien devenu, sinon aux yeux de tous, mais certainement aux yeux d’un très grand nombre, le premier ou, en tous cas l’un, des meilleurs des avocats de son temps et pour longtemps un véritable modèle.
Il valait d’ailleurs mieux qu’il ne le fut pas « aux yeux de tous » tels ces grands « ténors » ou soi-disant tels qui se donnent à toutes les causes, n’en refusant aucune, même celles qui échappent totalement à leur compétence, au détriment de leurs malheureux clients.
C’est ce modèle que, de son vivant mais peu avant sa disparition, évoquent deux auteurs dans un livre consacré à trois avocats : FLORIOT, FILIPPI et AMBRE, sous le titre « MAITRE, VOUS AVEZ LA PAROLE ».
Nous nous y reporterons souvent, car ce livre a été, évidemment, écrit avec le concours de ceux dont les auteurs évoquent la carrière.
Il ne s’agira pas, cependant, dans la présente évocation d’aller aussi loin mais simplement de présenter Raymond FILIPPI tel que le voyaient et tel que l’ont connu ses confrères appartenant ou ayant appartenu au même Barreau que lui, celui d’Aix en Provence, sans ignorer, néanmoins, la réputation et la notoriété qu’il avait pu se forger au delà du ressort de ce Barreau.
Pendant les premières années de son activité professionnelle, c’est à dire pendant les années trente, on peut imaginer que le jeune FILIPPI, comme la plupart de ses confrères de la même génération, entreprend lentement le long parcours qui doit le conduire, enfin, à la notoriété.
Mais Raymond FILIPPI a l’avantage d’être corse dans une région méditerranéenne, où la solidarité n’est pas un vain mot.
Nous savons, par expérience, que beaucoup de clients qui recherchent un avocat se déterminent en fonction d’un nom, d’une origine, qui leur laisse supposer plus d’affinités et leur inspire plus de confiance.
Dés ses débuts, Raymond FILIPPI intervient dans des affaires importantes et délicates.
Le voilà notamment plaidant à Bastia, devant la Cour d’Assises, du côté des parties civiles, représentant la famille d’un malheureux gendarme tué au cours d’un affrontement avec ceux que l’on appelait encore des « bandits d’honneur ». Il est un peu perdu au milieu de ses confrères corses , déjà très connus, et qui défendent les accusés dont un certain Toussaint CAVIGLOLI.
L’un de ces avocats est le Bâtonnier de MONTERA, sur qui, l’année précédente, s’était écroulé le palais de Justice de Bastia, sinistre ayant entraîné la mort de deux avocats et qui est à peine remis de ses blessures.
Le ministère public est représenté par deux magistrats continentaux qui semblent complètement déplacés et dépassés dans ce procès où les défenseurs s’adressent en langue corse aux accusés.
Fort heureusement, Raymond FILIPPI, corse installé sur le continent est prié de servir d’interprète, tâche dont il s’acquitte le mieux possible.
Mais il aura, bien souvent, l’occasion de revenir plaider en Corse, cette fois en qualité d’avocat expérimenté et reconnu, dans des affaires sensibles où il fera la démonstration d’un talent plein de sensibilité, de finesse et de conviction.
De ses premières années d’avocat, Raymond FILIPPI gardera le souvenir d’une affaire qu’il eut l’occasion de plaider devant une juridiction exceptionnelle, qui était l’apanage de la Cour d’Appel d’Aix-en- Provence et que l’on appelait la COUR DES ECHELLES DU LEVANT ET DE LA BARBARIE.
Mais laissons Raymond FILIPPI raconter cette anecdote qu’il évoquait souvent, notamment, alors qu’étant devenu bâtonnier, il s’adressait à ses jeunes confrères sur le ton d’un conteur de belles histoires, du temps jadis.
« C’est l’histoire la plus pathétique de ma vie d’avocat. J’avais vingt quatre ans. Je défendais une jeune anglaise accusée d’avoir tué sa mère avec la complicité de sa sœur. Elle était justiciable d’une juridiction qui a disparu depuis Montreux et qui portait un nom extraordinaire : la COUR DES ECHELLES DU LEVANT ET DE LA BARBARIE. Elle remontait aux accords conclus entre François 1er et SOLIMAN le MAGNIFIQUE. Les protégés français qui commettaient un crime dans les ECHELLES DU LEVANT, c’est à dire au Liban, en Syrie, en Egypte, n’étaient pas jugés par la juridiction du pays. Ils avaient une sorte de privilège. C’était une Cour Criminelle qui siégeait à Aix en Provence … J’ai donc plaidé la dernière fois qu’elle s’est réunie pour cette femme qui s’appelait DEDIEU, cette anglaise devenue française par son mariage. L’avocat Général avait requis la peine de mort. Malgré mes efforts (cette peine n’étant pas appliquée aux femmes), elle fut condamnée à la réclusion perpétuelle. Eh bien ! le lendemain en allant la voir à la prison, j’ai constaté avec effroi un fait extraordinaire que je croyais réservé aux romans : ses cheveux avaient blanchi en une nuit. Cela m’a tellement impressionné que dans chaque cauchemar apparaissait une femme à la chevelure neigeuse. L’image du destin, comme les motocyclistes dans les films de COCTEAU. »
Dès ses débuts Raymond FILIPPI avait noué des liens étroits avec Me de MORO-GIAFFERI dont il devint l’un des plus proches amis, entretenant avec lui une relation quasi filiale.
Cette relation le marqua profondément, d’autant que tout naturellement de MORO s’adressa à lui lorsque, pendant l’occupation, menacé par la Gestapo, il décida de se réfugier en zone libre.
Raymond FILIPPI l’accueillit avec chaleur à Aix en Provence, mit à sa disposition son cabinet qui était alors 6, rue de l’Ancienne Madeleine, ce qui permit à de MORO GIAFFERI de s’inscrire au Barreau d’Aix où il demeura pendant les trois années ayant précédé la libération et la défaite de l’occupant.
Les événements qui contraignirent de MORO GIAFFERI à fuir Paris et à se réfugier dans le Midi sont historiques.
Ils ont pour origine l’attitude courageuse de de MORO avant la guerre, lorsqu’il fut chargé avec Henri TORRES de défendre certains des accusés de l’incendie du Reichstag.
Ils en furent empêchés par la justice allemande, alors sous la coupe des nazis, au prétexte qu’ils n’avaient pas une connaissance suffisante de la langue allemande.
Alors ils portèrent cette défense sur le terrain politique en organisant à Paris un meeting au cours duquel de MORO GIAFFERI, dans un discours enflammé, d’une violence inouïe, dénonça les nazis et particulièrement le Maréchal GOERING comme étant les véritables incendiaires.
La conclusion de ce discours est restée célèbre :
« Alors GOERING ! Alors prends garde à toi! Je veux te répéter à la face du monde ce que j’ai déjà dit : l’assassin, l’incendiaire du crime du Reichstag, GOERING, c’est toi ! “
On comprend, dès lors, pourquoi, les allemands dès leur entrée à Paris se mirent à la recherche de MORO GIAFFERI sur qui on avait pu lire, dans le journal de la Gestapo, les lignes suivantes :
« Depuis la prise de pouvoir par notre Führer, il n’y a pas eu à l’étranger, un seul écrit contre l’Allemagne et son chef, pas un appel à la haine, pas une calomnie qui ne porte la signature de de MORO-GIAFFERI. A commencer par les attaques personnelles contre le Maréchal GOERING jusqu’à la participation aux assauts dirigés contre le Reich. Il y a constamment le nom de cet individu dans toutes les manifestations anti-allemandes. »
Lorsqu’on lui parlait, bien plus tard, de de MORO GIAFFERI, Raymond FILIPPI était intarissable.
Avec émotion, avec chaleur, il en rappelait le souvenir, le décrivant ainsi lorsqu’il était à la barre :
« Je revois MORO. Il commençait par sautiller légèrement. Il remontait son ventre qu’il avait volumineux, d’un geste machinal il se passait la main sur la poitrine, tapotait la barre. Il cherchait, peut-être la cadence quelques instants et puis l’inspiration fusait. Je me disais avec exaltation ” Le patron y est “ » !
On ne peut imaginer l’influence qu’exerça donc de MORO GIAFFERI sur Raymond FILIPPI qui, très certainement, prît chez lui ce qu’il y avait de meilleur.
Et lorsque ayant appris la mort soudaine de son maître et modèle, dans l’exercice de son métier d’avocat puisqu’il venait de plaider à l’extérieur lorsqu’il s’écroula sur le chemin du retour, Raymond FILIPPI exprima son émotion dans les termes que nous allons citer. N’est-ce pas à peu près dans les mêmes termes que nous pourrions, à notre tour, parler de lui :
« Un soir de Novembre, la terrible nouvelle courut sur les ondes et nous endeuilla le cœur : le géant s’était écroulé, frappé comme un chêne orgueilleux par la soudaineté de la tempête. Il venait de plaider, de quitter la barre qu’il avait encore pétrie de ses mains fines et nerveuses dans un geste qui lui était familier, lorsque l’inspiration faisait affluer à ses lèvres les mots dociles et les belles images et qu’il bondissait légèrement sur place, dans une sorte de jeunesse éternelle de sa pensée et de son verbe, comme s’il s’efforçait d’en freiner le bouillonnement et la généreuse impatience. »
« En annonçant ce grand départ à la barre de la Cour d’Assises où tant de fois il s’était levé pour implorer la pitié ou clamer l’innocence, je ne pouvais m’empêcher de penser aux paroles que lui-même avait prononcées lorsque était parvenue la nouvelle de la mort d’Henri ROBERT:
« Messieurs les Magistrats, à votre émotion, mesurez la nôtre. Notre profession est décapitée … ! »
Mais Raymond FILIPPI, s’il s’inspirait des grands anciens qui avaient été ses maîtres, s’il ne déniait pas en avoir gardé l’empreinte, disposait de qualités personnelles et notamment d’une sensibilité qui le rendaient bien différent de ses modèles.
Citons quelques mots ou expressions de ceux qui tentèrent, sans y parvenir totalement, de traduire ce qui caractérisait son style et sa manière : sensibilité méridionale et insulaire, humour à froid, force tonifiante, bonté, drôlerie, talent brut, ironie, générosité, prêteur de voix, chevalier à la belle parole, avocat-artiste, modestie attentive ,orateur superbe, un grand soliste.
Mais peut-on vraiment adhérer au portrait que Me Paul LOMBARD, dans son ouvrage déjà cité, a tenté, avec plus ou moins de bonheur, de faire de lui :
« Pour dépeindre Raymond FILIPPI, il faudrait être à la fois BREUGHEL et DUBOUT et habiller leurs personnages chez un grand faiseur. Il y avait de tout dans cet homme. Du dandy, du pêcheur corse ,du contorsionniste et de l’académicien. Son visage de grenade trop mûre laissait percer la malice et la bonté, en perpétuel flirt avec la sensibilité et le doute. Le sourire du salonnard lui était étranger. Mais à lui – qui savait si bien être sérieux – la blague énorme et l’à peu prés, insérés dans un trémolo de bravoure comme jambon en mie de pain . »
Essayons de reprendre le cours de la carrière de Raymond FILIPPI à travers certains des procès dans lesquels se manifestèrent le mieux sa personnalité et son talent d’avocat.
Mais nous évoquerons également et peut-être en même temps ce que l’on considère aussi comme un trait particulièrement attachant de son caractère, son goût du canular et des bonnes histoires que ceux qui l’ont connu se font une joie de rappeler.
Les grandes affaires que plaida Raymond FILIPPI et où il affirma son talent sont très nombreuses, encore qu’il ne refusait pas de plaider de modestes affaires correctionnelles voire quelques affaires civiles et il plaidait celles-ci aussi bien que celles-là, à l’inverse de certains « grands pénalistes » qui se fourvoyaient parfois dans des affaires sortant de leurs sentiers habituels.
Celles où le Bâtonnier FILIPPI s’engagea le plus, y investissant le meilleur de lui-même sont des plus connues et font partie des annales judiciaires.
Nous en citerons simplement, quelques unes :
- l’affaire GUERINI, en 1967 qu’il plaida aux côtés d’Emile POLLAK et où il se fit connaître sur le plan national, recevant ce que l’on appelait « le sacre de Paris » ;
- l’affaire de Marcel RENARD dit PEPITO LE GITAN ;
- la tragédie de PIA CANALE en 1971
- le Procès des aveugles, en 1959.
Arrêtons-nous à cette dernière affaire en raison de sa singularité et dans laquelle, aux dires de tous ceux qui y assistèrent, Raymond FILIPPI incarna la DEFENSE dans tout ce qu’elle peut avoir de grandeur, d’émotion, de générosité, de don de soi.
Raymond FILIPPI le disait lui-même :
« C’est le procès le plus bouleversant que j’aie plaidé. Dès les premiers instants, une boule d’angoisse me nouait la gorge. Comment allais-je éviter le piège des effroyables lieux communs ? Comment allais-je faire comprendre l’essentiel : l’exaspération des sentiments, la polarisation née de la cécité ? »
Maximilien LEVESQUE est aveugle. Il est né d’une mère elle-même aveugle ; son père est un infirme; sa sœur est aussi aveugle et folle.
Cela n’interdit nullement les sentiments.
Maximilien va tomber amoureux ; il va même connaître le bonheur en la personne d’une petite corse, Anna, qui est elle-même aveugle et qui est mariée à un autre aveugle, Albert BARBINI !
Tous ces aveugles se sont rencontrés dans un atelier de sparterie où l’on tresse des espadrilles.
Maximilien, bien plus jeune qu’Anna devient son amant, alors qu’elle se livre à la prostitution ? poussée par son mari, qui, au surplus, la trompe et la dépouille.
Maximilien lui offre sa jeunesse et son cœur. Il est prêt à l’aider et même à affronter le mari infidèle et indélicat.
C’est, en effet, au cours d’un violent affrontement que le drame se nouera. Véritable combat dans la nuit, hallucinante mêlée de deux aveugles qui ne se voient pas mais qui se sentent confusément, se touchent, se séparent, s’assènent des coups.
Maximilien tire sur son rival deux coups de revolver, au jugé et évidemment sans l’atteindre.
Puis soudain, BARBINI s’effondre la boîte crânienne enfoncé par un coup de marteau.
D’où venait ce marteau dont seul BARBINI connaissait la cachette, comment Maximilien l’a-t-il eu en main, voulait-il tuer en frappant à l’aveuglette ?
BARBINI, en tous cas, est mort tandis que Maximilien et Anna comparaissent en Cour d’Assises.
De nombreux chroniqueurs ont évoqué cette affaire.
On la retrouve dans de nombreux Mémoires d’avocats et chacun de souligner et d’exalter le rôle de défenseur de Raymond FILIPPI.
Laissons-les parler !
Me Paul LOMBARD dira dans son livre « MON INTIME CONVICTION » :
« Nous lui devons un des grands moments de l’histoire judiciaire contemporaine, le plus envoûtant, en tous cas : sa plaidoirie lors du procès des “aveugles” devant la Cour d’Assises d’Aix en Provence. Un aveugle avait tué par amour. Sa victime était également atteinte du mal de la nuit. L’affaire évoluait dans un univers sans regard… Jamais le fossé n’avait été aussi grand entre l’accusé et les juges puisqu’ils évoluaient dans des mondes différents… »
« La mise en scène semblait réglée par FELLINI sur un livret d’HOMERE. Ceux “qui ont entendu cette plaidoirie en gardent encore la bouche sèche… »
Dans leur livre « MAITRE, VOUS AVEZ LA PAROLE » consacré à FLOROT, FILIPPI et AMBRE, les auteurs DURAND GEORGES et JOLY Pierre relatent longuement le procès des aveugles, parlent du réquisitoire de l’avocat général comme d’une machine dont la vitesse aurait été réglée une fois pour toutes étant construit avec la froideur de l’acier et poursuivent ainsi :
« L’incompréhension de l’accusation fournit son point de départ à la plus grande plaidoirie qu’ait jamais prononcée le bâtonnier d’Aix en Provence. Dès que son ami, le président VUILLET lui donne la parole d’une voix qui lui est familière, Raymond FILIPPI trouve la grande cadence. L’émotion, la hauteur de l’inspiration, la perfection de la forme amènent de nouvelles larmes dans tous ces yeux au regard figé, comme suspendus à une voix…
« Non, monsieur l’Avocat Général, ces êtres qui sont dans le box ne nous ressemblent pas. Ce qui fait la faiblesse de l’accusation, c’est que vous ne pouvez pas me dire pourquoi je suis un criminel moi, que le destin a poussé jusqu’au bout de ce que peut être la déchéance »…
« Durant une heure, le bâtonnier conduit ses explications sur le même ton. Il s’identifie à son client, manie les questions comme un pic abattant chaque fois le mur chancelant des certitudes. Au fur et à mesure que la plaidoirie se développe, chacun comprend que dans cette affaire, après deux jours de débats, on continue à tout ignorer… »
« Tous les jurés tournent la tête vers Maximilien LEVESQUE lorsque Raymond FILIPPI arrive au terme de sa péroraison:
« Regardez ce garçon déjà claustré par son infirmité et dites-vous que le destin s’est chargé de vous décourager sur le chemin de la sévérité. »
Mais si la plaidoirie de Raymond FILIPPI fut unanimement admirée et qualifiée de la manière la plus élogieuse qu’il soit, il n’en fut pas de même du verdict : huit ans de réclusion pour chacun des accusés !
La Cour d’Assises n’avait même pas retenu la qualification de meurtre mais simplement celle de coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner il est vrai, avec la circonstance aggravante qu’il y avait eu guet-apens.
Ce jugement fut qualifié sévèrement par la presse : demi-mesure, respect de convenances désuètes, conformisme et un journaliste alla jusqu’à dire :
« Dans le prétoire, une canne blanche de plus : celle de la justice »
Dix sept ans plus tard, Raymond FILIPPI qui n’avait pas désarmé, obtenait la réhabilitation de Maximilien LEVESQUE.
Nous ne savons pas si à l’occasion de ce procès marqué en effet, d’une canne blanche dans les annales judiciaires, Raymond FILIPPI qui n’était pas encore bâtonnier , a estimé pouvoir se servir de cet humour dont il avait le secret, ce qu’aurait pu lui permettre cette complicité, dans l’humour bien sûr, qui l’unissait au président VUILLET.
Le caractère exceptionnellement dramatique de cette affaire d’aveugles ne devait pas s’y prêter.
Comment aurait-il pu dans de tels débats invoquer ce personnage imaginaire qu’il avait inventé de toutes pièces, un professeur du nom de César DUBRAY qu’il qualifiait de grand spécialiste du droit criminel et aux ouvrages duquel il renvoyait la Cour, sans doute de la manière suivante :
« Comme le disait le Professeur César DUBRAY dans son ouvrage très connu de droit criminel … »
Le président VUILLET, paraît-il, qui n’était pas dupe, entrait volontiers dans le jeu en opinant de la tête.
D’autres avocats qui l’avaient imité n’osèrent plus le faire après sa mort et le Bâtonnier Yves KLENIEC affirme que César DUBRAY fut remplacé, alors par Onésime GROBOIS dans les ouvrages duquel seraient puisées des citations parfaitement imaginaires.
Que l’on nous permette une petite observation souriante en rappelant l’adage italien SI NON E VERO E BENE TROVATO, car nous savons que dans les rencontres entre avocats circulent de bonnes histoires prêtées à tel ou tel personnage et c’était là précisément l’une des très agréables spécialités de Raymond FILIPPI qui, dans sa verve méridionale, mêlait volontiers le vrai à l’imaginaire.
Du reste, la même histoire lorsqu’elle était rapportée par d’autres connaissait des variations sensibles.
Me Paul LOMBARD, par exemple, la raconte différemment.
Chez lui, le personnage cité par Raymond FILIPPI porte bien le nom de César DUBRAY, mais il serait … garagiste et, du reste, existerait réellement.
Raymond FILIPPI en faisait, selon les affaires, tantôt un félibre, tantôt un philosophe, tantôt un écrivain ou un homme d’affaires…
« Chaque fois, écrit Paul LOMBARD dans son ouvrage déjà cité, Raymond FILIPPI, imperturbable au milieu d’une période déchirante, citait César DUBRAY devant les initiés qui retenaient leur souffle et se pinçaient les lèvres pour ne pas éclater de rire. Les magistrats n’étaient pas dans le secret. Cela dura jusqu’au jour où le président VUILLET, mis au courant, répliqua à l’avocat médusé : M. le Bâtonnier, le témoignage de M. César DUBRAY me parait capital. La Cour compte sur vous pour le faire venir à la barre… »
Mais nous ne cèderons pas à la tentation de reprendre, ici, toutes les anecdotes, imputées à tort ou à raison, à Raymond FILIPPI. La plupart sont réelles tant il est vrai que Raymond FILIPPI avant d’être bâtonnier comme après avoir été élu a toujours manifesté un goût très prononcé pour ces belles et bonnes histoires dont faisaient les frais certains de ses confrères ou encore quelques magistrats, voire des personnalités politiques.
Nous renverrons, à cet égard, aux excellents ouvrages que nous avons eu déjà l’occasion d’évoquer.
Nous nous efforcerons plutôt de reprendre le portrait d’avocat que nous avons essayé de dessiner et de rechercher encore pourquoi le Bâtonnier FILIPPI peut être considéré comme l’une de ces grandes figures du Barreau d’AIX auquel il a appartenu.
Nous savons déjà qu’il apportait un soin tout particulier à la préparation de ses affaires.
Il est faux de penser qu’un bon orateur est celui qui dispose du don d’improvisation. Tous les grands et véritables orateurs le disent.
CICERON le disait, déjà, à ses élèves :
« Ce que je vous recommande d’abord c’est que, quelle que cause que vous ayez à traiter, il vous faut l’étudier avec soin et la connaître à fond… car on ne peut que fort mal parler de ce que l’on ne connaît pas… ».
On cite également à cet égard l’exemple de Me LABORI, avocat des plus grandes causes de son époque, l’affaire CAILLAUX, la défense d’Emile ZOLA après la parution du fameux « J’ACCUSE » concernant l’affaire DREYFUS et bien d’autres encore.
On disait de lui qu’il avait de l’imagination, qu’il avait même du culot, qu’il savait faire des démonstrations acrobatiques, qu’il maniait habilement le paradoxe, mais on ajoutait
« et qui préparait ses dossiers avec un soin infini ».
C’est ce que faisait, précisément, Raymond FILIPPI qui affirmait avec humour qu’il y avait en l’avocat
« neuf dixièmes d’artisan pour un dixième d’artiste ».
Nous avons eu l’occasion de voir certaines de ses notes de plaidoirie. Elles étaient manuscrites, rédigées d’une belle écriture, presque calligraphiées tant il y apportait de soin.
On y trouvait même les occasions que pouvaient offrir les débats de placer à tel moment un mot d’esprit, une belle envolée littéraire ou philosophique, une citation doctrinale ou jurisprudentielle.
C’était là le travail du bon artisan se livrant à une préparation minutieuse de son dossier, qu’il justifiait ainsi :
« La nonchalance intellectuelle m’apparaît nuisible et tout à fait incompatible avec une argumentation solide que l’on veut efficace à tout prix ».
N’oublions pas qu’un tel travail est le fruit d’une longue méditation, souvent nocturne, à la faveur de laquelle l’avocat reprend chacun des éléments du dossier pour en apprécier mieux l’importance et lui opposer le meilleur argument.
C’est ce que disait encore Raymond FILIPPI :
« Une plaidoirie est une chose que l’on porte en soi. Il y a une sorte de méditation, on devrait dire une sorte de préméditation qui pendant longtemps vous poursuit. Vous poursuit même la nuit. Il m’arrive de rêver ce que je suis susceptible de dire. »
On disait de MORO GIAFFERI qu’il fut
« un improvisateur toute sa vie » et que
« sa vie même fut une suite d’improvisations », mais on ajoutait : Improvisateur, certes, mais à la condition que pour improviser sur une question, il faut commencer par bien la savoir, ainsi que le déclarait MIRABEAU à BARNAVE .
De MORO GIAFFERI ne disait-il pas lui-même :
« J’improvise toujours dans la forme, mais je ne me risquerai jamais à l’improvisation sans connaître le moindre détail de mon dossier, fut-il juridique, littéraire ou artistique ; je veux être avocat, conférencier, critique d’art, mais quand je m’engage, c’est du solide… ».
Mais malgré son immense talent de MORO GIAFFERI n’était pas à l’abri de certaines critiques telles que celles d’André TOULEMON dans son PORTRAITS D’AVOCATS (DALLOZ 1965 P.15) :
« … le discours se ressent parfois de ce manque de médiation, car l’élan de la parole comme celui d’un flot mal contenu amène, si brillant qu’il soit, un peu de sable et même de vase. On parle des traîtrises de l’improvisation, on n’a point tort… Elle ne vous maintient pas sur les cimes, elle vous laisse glisser dans la plaine et parfois dans le marécage et l’on trouve, parmi le flot de perles étincelantes, quelques écailles d’huîtres… ».
Il est vrai que cette critique est aussitôt corrigée :
« … il fallait à un improvisateur de cette trempe pour n’être jamais à court, un riche fond dans lequel sa mémoire prodigieuse et toujours spontanée pouvait puiser à mesure qu’il parlait : souvenirs historiques, allusions à la vie contemporaine, événements connus, anciens ou récents, citations en prose ou en vers, il fallait de tout pour alimenter ce foyer de forte combustion. »
Il est certain que si Raymond FILIPPI considérait que l’improvisation ne pouvait être que le résultat d’une longue préparation, il avait parfaitement conscience des aléas que toute procédure pénale, notamment criminelle, pouvait engendrer notamment au grand jour de l’audience où pouvaient surgir des témoignages inattendus, des revirements spectaculaires dans la position des accusés qui, tout à coup, avouaient ce qu’ils avaient nié pendant des années d’instruction.
Les coups de théâtre ne sont pas rares aux Assises.
Que deviennent, alors, les belles plaidoiries soigneusement préparées ?
Me Maurice GARCON qui fut, en son temps, un très grand avocat et qui fut membre de l’Académie Française, racontait qu’il avait reçu sa première commission d’office devant la Cour d’Assises du Bâtonnier LABORI et qu’après avoir soigneusement préparé son dossier il s’apprêtait à plaider, lorsque le Bâtonnier pénétra dans la salle d’audience, s’assit à ses côtés et s’emparant des notes de plaidoiries déjà étalées sur la barre, les fit prestement disparaître sous la banquette, juste au moment où la parole était donnée au défenseur.
S’il en voulût sur le moment au Bâtonnier, Maurice GARCON qui avait dû plaider sans la moindre note, lui en fut finalement reconnaissant car sa connaissance du dossier lui avait permis de ne commettre aucune erreur ni dans la forme ni dans le fond.
C’est là précisément cette faculté d’adaptation que l’on reconnaît au grand avocat ainsi que le souligne, sans que l’on soit tout à fait d’accord avec lui, Me SOULEZ-LARIVIERE dans son livre L’AVOCATURE :
« … s’adapter au terrain et surtout ne jamais venir avec un discours tout préparé comme ces touristes qui ne se sont pas renseignés sur le climat du pays qu’ils visitent et prennent des manteaux de fourrure dans les déserts. La réalité d’une audience n’est jamais tout à fait ce que l’on imagine. Un climat peut se modifier brutalement au cours d’une affaire, ou au contraire se modifier insidieusement, souterrainement, pour se précipiter et basculer dans une perception différente et parfois contraire au sort de l’accusé… ».
S’adapter, certes, ce qui ne veut pas dire ne rien préparer, cette faculté le Bâtonnier Raymond FILIPPI la possédait sans aucun doute, ainsi que le lui commandait sa grande expérience des affaires pénales ; il en fit la démonstration en maintes occasions, mais une telle faculté d’adaptation qu’il ne faut pas confondre avec la simple et pure improvisation, implique cette culture étendue que l’on prêtait à de MORO GIAFFERI.
Une culture profondément enracinée, solide, non seulement faite de larges connaissances, mais contribuant à la qualité de l’esprit, à la qualité du jugement, à la qualité du sentiment, et non pas cette fausse culture que partagent beaucoup trop d’avocats, s’exprimant dans d’innombrables citations, le plus souvent inadaptées.
Le Bâtonnier Raymond FILIPPI était un homme de grande culture.
N’avait-il pas pendant ses études secondaires raflé tous les premiers prix de français, de latin et de grec ?
On comprend mieux, ainsi ,que dans les affaires les plus délicates, il n’ait jamais été pris en défaut, habité qu’il était par le souci d’être parfaitement prêt également, saisi, aussi par cette sorte d’inquiétude qui l’obligeait à ne rien laisser au hasard, tout en se préparant à affronter l’inattendu.
Nous venons de parler d’inquiétude.
Peut-on dire que le bon avocat est, nécessairement, habité par l’inquiétude que l’on appelle aussi le trac ?
C’est ce que disent beaucoup d’avocats qui passent pour être très éloquents. L’inquiétude ou le trac serait pour eux un élément essentiel de l’éloquence, en imposant tout d’abord un travail préparatoire accru afin de parvenir à une sorte de sécurité qui atténuera ou fera disparaître ce sentiment de peur.
Interrogé sur ce point, Raymond FILIPPI déclare :
« … Oui, j’ai le trac. J’ai le trac quelques jours avant. L’avant-veille, j’arrive à une période d’apaisement mais la veille c’est absolument intenable. Et le matin quand je pars à l’audience, il ne faut pas trop me toucher sans quoi je tombe. C’est affreux ! »
Et pourtant, il n’en laissait rien paraître, tant il donnait l’impression d’être sûr de lui. Son impassibilité n’était évidemment qu’apparente et faisait naître l’idée d’une force tranquille et souriante.
Ajoutons à cela que Raymond FILIPPI était servi par son physique, celui d’un ancien sportif, et par une certaine ressemblance avec des acteurs connus, tels que Bob HOPE ou encore Edward G. ROBINSON, peut-être aussi Raymond PELLEGRIN.
Il est certain que Raymond FILIPPI ne donnait jamais autant l’impression d’improviser que lorsqu’il avait soigneusement préparé ses interventions. Cette préparation ne nuisait en rien à la chaleur de son verbe, à l’expression, lorsqu’il le fallait et au moment où il le fallait, de son émotion ou de son indignation, maniant avec art l’ironie et puisant dans sa vaste culture les citations que rendaient opportunes les situations qu’il devait affronter.
Et voici comment on percevait de son vivant, sur le plan de l’éloquence, cet ensemble de qualités :
« Raymond FILIPPI est l’orateur superbe, l’homme qui « dit bien » des anciens. Pourtant il ne se laisse jamais emporter par son fleuve et ne manque pas au devoir primordial d’efficacité. Avocat-artiste, il connaît l’état second des « grands solistes ». « Ce soir, on improvise » lui est une performance quotidienne. Ses armes sont volontiers la sensibilité et la hauteur. Son « final », mieux qu’une tonitruante péroraison est une approche de la perfection verbale. Soucieux de frapper au cœur, il fait appel de préférence aux sentiments des jurés. ».
(Dans « MAITRE, VOUS AVEZ LA PAROLE » de DIRAND et JOLY).
S’il était, cependant, parmi beaucoup d’autres, une qualité que l’on pouvait lui reconnaître en tant qu’avocat, c’était bien la modestie et même l’humilité. Il le disait lui-même, affirmant qu’elle était sa plus grande collaboratrice, sa règle professionnelle, sa méthode de travail, parfois son arme.
Il avouait aussi ce sentiment qu’il éprouvait parfois de se trouver dans un « état second », ainsi qu’il l’avait constaté chez de MORO GIAFFERI. Cet état second, beaucoup d’avocats disent y avoir été parfois plongés. On le conçoit fort bien.
L’orateur a, alors, le sentiment d’être extérieur à lui-même comme s’il avait quitté son corps et comme s’il voyait et entendait quelqu’un d’autre. Une sorte de dédoublement qui ferait de l’orateur son propre spectateur et son propre auditeur ! Mais il lui faut vite sortir de cet état qui pourrait, s’il se poursuivait, faire de lui un étranger là où plus que jamais sa présence s’impose.
Il ne faut pas cependant confondre cet état second avec ce que l’on appelle l’état de grâce, que l’avocat éprouve, trop rarement hélas ! C’est, en effet, ce qu’il ressent lorsqu’il s’aperçoit que la communication s’établit entre lui et son auditoire, plus particulièrement les juges qui l’écoutent, lorsqu’il lui apparaît qu’ils retiennent leur souffle tant leur attention est grande, lorsque chaque mot, chaque argument, franchit la distance qui les sépare de lui.
Heureux l’avocat qui parvient à un tel état de grâce !
Juste et rare compensation avec les très nombreuses fois où il éprouvera le sentiment contraire, où rien ne passe, où aucune communication ne s’établit, où l’argument se perd dans l’indifférence ou l’inattention, quand ce n’est pas l’ennui qu’il provoque.
Nous pensons que Raymond FILIPPI a, au cours de sa carrière, dû plus souvent que d’autres, ressentir cet état de grâce, si fugitif et si agréable.
Mais, décrivant l’orateur qu’était incontestablement le Bâtonnier FILIPPI, nous serions incomplet, si nous n’ajoutions pas à son art et à sa manière le geste et le regard qui doivent accompagner le verbe.
En bon méridional, Raymond FILIPPI n’était nullement avare de gestes, mais l’on peut dire qu’il s’agissait chez lui d’une véritable gestuelle, c’est à dire de l’art d’accomplir le geste avec discernement, opportunité, sobriété et de retenir ainsi le regard de l’auditeur, le geste et la parole étant étroitement associés.
Dans leur livre « CONVAINCRE, DIALOGUE SUR L’ELOQUENCE » paru aux Editions Odile JACOB, Jean-Denis BREDIN et Thierry LEVY rapportent les propos d’un avocat méridional qui aurait dit à la fin de sa vie :
« Si j’avais un conseil à donner à un jeune orateur, je lui dirais: “Couvrez votre robe de clochettes, si aucune ne sonne vous aurez réussi. »
Et les deux auteurs d’ajouter :
« Une immobilité totale, qui est une contrainte difficile, et nous avons tous tendance à trop bouger pendant que nous parlons, une immobilité totale sert l’éloquence.”
N’a-t-on pas dit aussi des comédiens, lorsqu’ils sont en scène, de ne jouer que les mains attachées ?
Et pourtant le geste lui-même peut être très éloquent.
On peut en juger en s’attardant sur une photographie de Raymond FILIPPI, prise pendant qu’il plaidait au procès des BIJOUX DE LA BEGUM, à Aix en Provence, devant la Cour d’Assises .
Le bras tendu, prolongé par un doigt accusateur, il semble désigner quelqu’un qui n’apparaît pas dans la photographie, peut-être l’avocat général, ou alors son propre client à moins qu’il ne s’agisse d’un témoin ou d’un adversaire.
Mais son regard n’est pas orienté dans la même direction que son bras ; il plonge certainement dans le regard des jurés.
On pourrait presque mettre ces mots sur ses lèvres
« Cet homme, je l’affirme hautement est innocent... » s’agissant de son client
ou s’agissant d’un adversaire ou d’un témoin :
« J’accuse cet homme de mensonge et d’infamie… » !
On nous pardonnera cet excès d’imagination, mais la photographie que nous décrivons est, comme l’on dit , « parlante ».
Elle montre, mieux qu’un long discours, ce que peuvent être le geste et le regard.
Il est vrai qu’il ne faut pas confondre geste et gesticulation, de même que doivent être bannis les tics, c’est à dire les gestes incontrôlés, automatiques.
Nous savons que Raymond FLIPPI avait le geste juste et précis, le regard direct et franc, tant il est vrai, comme l’enseignent les professeurs d’expression orale, que le regard est un facteur essentiel de la communication oratoire.
Et ce qui ne gâtait évidemment rien, il y avait la voix, ce « véhicule de l’âme »et puis la « gueule », cette « gueule d’orateur » qui n’est pas forcément le signe du talent mais qui, lorsqu’elle l’accompagne, rend le personnage fascinant et presque mythique.
De MORO GIAFFERI avait, dit-on, livré à Raymond FILIPPI, en ces termes, l’une des méthodes qu’il utilisait au moment d’aborder la barre :
« Avant de plaider, je me reporte toujours à quelque grand poème de Victor Hugo. J’y puise la cadence, le verbe, l’image et je m’installe comme cela dans le sujet. »
Pour qui connaît les grands poèmes épiques de Victor Hugo, il apparaît que cette méthode est des meilleures et on ne peut qu’y souscrire quelle que soit d’ailleurs la nature des interventions orales.
C’est ce que l’on devrait enseigner, d’ailleurs, dans les Centres de Formation Professionnelle, à la place d’un certain nombre d’enseignements qui ne font qu’obliger les futurs avocats à revenir sur les bancs de la Faculté, alors qu’ils croyaient les avoir définitivement quittés.
Ainsi était de MORO GIAFFERI ; tel était aussi, mais à sa manière, Raymond FILIPPI !
Nous avions, au départ, décidé de ne parler que de l’avocat, ce qui était déjà un vaste sujet, mais il nous apparaît maintenant difficile d’omettre toute une partie de la personnalité et de la vie de Raymond FILIPPI.
Et même en ce qui concerne sa carrière d’avocat, nous avons été très loin d’en rendre compte d’une façon complète.
Qui peut d’ailleurs se targuer lorsqu’il évoque la vie d’un personnage, serait-il le meilleur de ses biographes, d’en avoir cerné, sans commettre erreurs et oublis, toute la personnalité ?
Il y a, en effet, en chacun de nous, toute une partie secrète, intime, que personne ne pourra jamais connaître.
Nous allons, malgré tout, essayer d’aller plus loin dans notre démarche, en nous réservant, dans une partie annexe, afin de ne pas trop alourdir la présente évocation, de revenir sur la vie professionnelle de Raymond FILIPPI, en rappelant certains autres de ses grands procès, tels que nous les avons connus ou tels que nous les ont rapportés certains de ceux qui les ont également vécus ou encore qui ont fait l’objet de publications diverses.
Nous ne pourrons éviter, non plus, de reprendre certains de ses bons mots ou belles histoires dont nous savons déjà qu’il avait l’art de les raconter.
Ainsi complèterons-nous quelque peu le portrait que nous nous sommes efforcé de faire de notre prestigieux confrère.
Mais voyons maintenant ce que fut aussi Raymond FILIPPI.
Et tout d’abord, le bâtonnier Raymond FILIPPI, c’est à dire l’avocat élu par ses pairs et investi de responsabilités ordinales.
Raymond FILIPPI fut élu bâtonnier à une époque tout de même exceptionnelle, pendant l’année judiciaire 1968-1969.
Au moment de cette élection, les événements de Mai 1968 étaient encore tout récents et le monde judiciaire était encore agité et divisé.
C’est à cette époque que se posèrent aux barreaux français un certain nombre de problèmes structurels, et notamment celui de la création de la grande profession juridique qui devait rassembler dans une profession unique celles d’avocat, avoué, agréé et conseils juridiques.
Le Bâtonnier Raymond FILIPPI eut à affronter les deux courants opposés qui se manifestèrent à Aix au sein du Barreau et qui divergeaient fondamentalement sur l’opportunité d’une telle réforme.
Les registres des délibérations du Conseil de l’Ordre et les souhaits de l’Assemblée Générale des avocats témoignent des débats houleux et parfois violents qui opposèrent, à l’époque, les uns aux autres, les avocats aixois.
Le Bâtonnier FILIPPI qui avait choisi d’être contre la réforme sut, néanmoins, permettre à chaque courant de s’exprimer et grâce à sa fermeté souriante, éviter que le conflit ne dégénère, maintenant ainsi, malgré tout, l’unité et la solidarité du Barreau.
En cela, le Bâtonnier FILIPPI, dans ses fonctions ordinales, sans se laisser déborder par l’agitation ambiante, demeura avec la force tranquille qui le caractérisait et l’humour qu’il apportait dans toutes ses interventions, l’élément fédérateur dont son Barreau avait tant besoin.
Ajoutons à cela qu’il entretenait avec le jeune barreau des relations privilégiées que lui valait déjà sa notoriété d’avocat pénaliste et à laquelle s’ajoutait sa conception conviviale et généreuse des fonctions de Bâtonnier.
Ceux qui étaient jeunes avocats à cette époque se souviennent des banquets de l’Ordre ou des réunions d’avocats stagiaires, à l’issue desquels, ils étaient invités par le Bâtonnier FILLIPI à le suivre dans certains endroits fréquentés par les noctambules et plus particulièrement dans un établissement qui avait ses préférences, on comprend très bien pourquoi, puisqu’il s’appelait « AU SON DES GUITARES ».
On peut très bien imaginer comment se passaient ces soirées, à rire, à boire et à conter les histoires du temps passé ou les expériences vécues par le Bâtonnier.
Ce fut donc un Bâtonnat mémorable en tous points où la gravité des problèmes que rencontrait la profession se conjuguait avec la gaîté et la légèreté des rencontres qu’organisait le Bâtonnier Raymond FILIPPI.
Mais il ne faut pas oublier, si l’on veut savoir encore quelle était sa personnalité, ses engagements politiques.
Il était résolument un homme de gauche, membre influent du parti socialiste et devint, sous cette étiquette, le premier magistrat de la ville d’Istres dont il fut le maire pendant plusieurs années.
Les relations qu’il entretint à cette époque avec certaines personnalités politiques d’importance nationale, tels que Félix GOUIN ou le président Vincent AURIOL ne manquent pas de piquant et ont fait l’objet de quelques anecdotes truculentes que nous rapporterons dans notre document annexe.
Tel fut donc le Bâtonnier Raymond FILIPPI.
Il repose, aujourd’hui, en paix dans son village natal de Tox situé dans cette plaine d’Aléria où se déroula le drame qui aurait dû le conduire à prononcer la plaidoirie la plus difficile de sa carrière, plaidoirie qu’il ne put jamais prononcer.
Il avait proclamé que seule l’impossibilité dans laquelle il se trouverait de plaider l’obligerait à quitter la profession d’avocat. Il ne croyait pas si bien dire.
Il était l’un de ces avocats qui vont jusqu’au bout du chemin et dont le secret désir serait de mourir à la barre.
Ce fut presque le cas pour Raymond FILIPPI.
Tox, Aléria, puis Tox encore et enfin, ce fut d’un bout à l’autre, son chemin !
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