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Chronique du temps passé ..ou Histoires du Barreau d'Aix en Provence par Monsieur le Bâtonnier Charles COHEN.
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Chronique n°31 > LES GRANDES FIGURES DU BARREAU D’AIX EN PROVENCE : LE BATONNIER MAX JUVENAL (1905 - 1985)

"Le 28 mai 1929, trois stagiaires suivaient respectueusement le Bâtonnier Alfred JOURDAN qui les amenait devant la Première Chambre de la Cour pour y prêter serment d'avocat. L'un d'eux, celui qui est parmi vous, aurait été grandement étonné si on lui avait prédit qu'après une existence quelque peu heurtée, le cinquantenaire de sa vie professionnelle serait célébré par une manifestation aussi magnifique."
C'est par ces mots que le Bâtonnier Max JUVENAL commença l'allocution qu'il devait prononcer à l'occasion de son Jubilé professionnel et de la manifestation organisée en son honneur par le Barreau d'AIX-EN-PROVENCE, à l’initiative du Bâtonnier Charles COHEN.

Et dans cette même allocution, il rappelait qu'à l'époque où il avait été élu et réélu Bâtonnier, il avait formulé le vœu de consacrer son Bâtonnat à la mémoire de son père.

Lorsque le Bâtonnier JUVENAL prêta serment, son père qui se nommait aussi Max JUVENAL était décédé depuis deux ans à peine.

On comprend très bien pourquoi le Bâtonnier Max JUVENAL évoquait ainsi la mémoire de son père dont on peut dire qu'il avait été lui-même une grande figure du Barreau d'AIX-EN-PROVENCE.

Et en évoquant la vie et la carrière de celui qui fut un grand Bâtonnier, entre autres titres et qualités, on ne peut que commencer par évoquer la vie et la carrière de son père à qui il devait sa formation et sa vocation.

Rappelons simplement le discours qui fut prononcé lors de ses obsèques le 22 avril 1927, discours prononcé par le Bâtonnier AUBERGY qui représentait le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD, en déplacement à TUNIS :

"Inscrit comme stagiaire à notre Tableau en octobre 1889, notre confrère a consacré le meilleur de près de quarante années à sa profession … Par la sûreté de son jugement, par son sens averti et par ses connaissances juridiques, Me JUVENAL avait su se former une clientèle qui lui demeura fidèle. Conseil de plusieurs communes du terroir d'AIX, il soutint leurs intérêts dans des instances souvent délicates et, notamment, il les représenta dans les litiges intéressant les canaux d'irrigation qui, comme on le sait, demandent une compétence particulière. De temps en temps, à la barre, il laissait jaillir les traits de son esprit, mais il y fallait une certaine habileté, car s'il obtenait des juges d'abord disposés à la sévérité, des sentences bienveillantes, celles-ci s'étayaient sur des motifs qui étaient rarement réformés. Ces qualités de son intelligence, cette expansivité de son naturel rendaient les rapports avec lui particulièrement agréables en ces contacts où chacun se montre à découvert. C'est ce qui nous a permis de connaître mieux l'homme. Quelque distantes que fussent les aspirations, quelque “dissemblables que se trouvassent les idées, Me JUVENAL avait su se conquérir des amitiés qui témoignent de sa droiture.

"Il ne saurait m'appartenir de rappeler la conscience avec laquelle il s’acquittait de ses fonctions de juge suppléant à notre Tribunal.

"Cependant et puisque par un acte de dernière volonté il a désigné le barreau pour saluer sa mémoire, qu'il me soit permis de dire qu'il montra dans ces fonctions des qualités d'indépendance et de respect du Juste qui lui valurent l'estime.

"Vous qui avez pendant ces mois, trop courts, hélas, assisté impuissants à sa douloureuse maladie, vous avez surpris, peut-être dans l'un de ses regards les lueurs des espérances qu'il fondait sur celui qui le continuerait, vous avez reconnu jusqu'où devait aller sa loyauté à l'heure suprême.

"Que ce soit là la figure que vous emportiez en votre souvenir et qu'elle vous soit consolatrice de votre affliction.

"Pour nous, nous voudrions conserver, du moins, présents en nos mémoires quelques traits de Me Max JUVENAL, pour pouvoir vous les rappeler au jour que nous souhaitons prochain où l'un de vous viendra dans notre corporation rappeler son nom."

Ce discours est significatif de l'espérance qu'exprimait dans les derniers moments de sa vie Me Max JUVENAL père, de voir son fils lui succéder dans l'exercice d'une profession à laquelle il s'était si longtemps consacré.

Et lorsque le Bâtonnier AUBERGY disait "au jour que nous souhaitons prochain où l'un de vous viendra dans notre corporation rappeler son nom", c'était, évidemment, au jeune Max JUVENAL qu'il pensait, le fils devant être, y compris sous son prénom, le parfait continuateur du père.

Celui-ci n'aurait certainement pas été déçu dans ses espérances s'il avait pu connaître le remarquable parcours, en tous points, comme avocat, comme résistant, comme citoyen de celui que l'on ne nommerait plus que le Bâtonnier Max JUVENAL, lui qui, précisément, en lui rendant un émouvant hommage avait formulé le vœu de consacrer son Bâtonnat à la mémoire de son père.

Il faudrait plusieurs ouvrages pour évoquer complètement la vie, la carrière et les engagements du Bâtonnier JUVENAL, chaque ouvrage étant consacré à chacune des tranches de son existence d'avocat, de résistant, de citoyen.

Nous ne pourrons, dans le cadre limité de la présente évocation, qu'effleurer chacune de ces tranches de vie.

Sa carrière professionnelle commence donc en 1929 lorsqu'il prête serment devant la Cour d'Appel d'AIX-EN-PROVENCE le 28 mai 1929.

Dix courtes années s'écoulent pendant lesquelles, jeune avocat, il participe déjà activement à la vie de son barreau, se constituant une bonne clientèle grâce à ses qualités professionnelles et humaines, mais tout s'effondre lorsque éclate la guerre et dès ce moment s'ouvrent de nouvelles pages dans l'existence de Max JUVENAL.

Mobilisé comme lieutenant d'infanterie, il se porte volontaire avec l'escadron qui amène un corps expéditionnaire à FLESSINGUF, se trouve contraint de battre en retraite à travers la Hollande et la Belgique, puis gagne l’Angleterre à partir de DUNKERQUE.

Il revient, cependant en France, dès le 7 juin 1940 pour se battre encore et le jour même de l'armistice, il est blessé et fait prisonnier, mais il s'évade peu après.

On pourrait croire qu'ayant déjà beaucoup donné de lui-même, Max JUVENAL, de retour à AIX, reprendrait sa place au Barreau, aux côtés de beaucoup d'autres qui ne l'avaient pas quitté.

Or dès son retour, il n'a d’autre préoccupation que d'organiser la résistance à l'ennemi et dès octobre 1940 il en prend la tête et devient chef départemental puis régional des mouvements de résistance.

Pendant toutes les années de l'occupation, il se bat dans la clandestinité, participant à de nombreux engagements contre les allemands.

En mai 1944 il effectue la première liaison avec la résistance italienne en franchissant les Alpes et en parcourant clandestinement les hautes vallées du Piémont.

Mais le 19 août 1944, dans un combat avec une formation allemande ,à VENELLES, tout près d'AIX, il est grièvement blessé de trois balles, notamment à la main et à la hanche, ce qui ne l'empêche pas, se faisant porter sur un brancard de prendre à la Préfecture la présidence du Comité Départemental de Libération, puis peu après la Vice-Présidence du Comité Régional de Libération.

ET PENDANT CE TEMPS-LA, que se passe-t-il au Barreau d'AIX-EN-PROVENCE, pendant que Max JUVENAL se bat courageusement à la tête des mouvements de résistance et contribue à la fin de l'occupation et à la libération du pays ?

Faut-il vraiment le dire ?

Tout d'abord on se débarrasse de certains avocats, seraient-ils les plus anciens, les plus titrés, les plus décorés ; au seul motif de leurs origines et en application d'un certain STATUT contre lequel personne n'ose élever la moindre protestation.

C'est ainsi qu'est touché par les mesures prises le Bâtonnier Louis CREMIEU, ancien combattant, officier de la Légion d'Honneur, professeur à la Faculté de Droit, dont le père et le grande père furent eux-mêmes bâtonniers du Barreau d'AIX-EN-PROVENCE.

Il est vrai que, lorsqu'il fut arrêté par la GESTAPO, les démarches accomplies par le Conseil de l'Ordre et notamment le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD, permirent d'obtenir sa libération, dans des conditions d'ailleurs fort pittoresques(sur l'affirmation impressionnante pour un officier S.S. que Louis CREMIEU était un JUIF DU PAPE et que son arrestation risquait de faire grand bruit).

Dans le même temps, la GESTAPO qui connaissait –et pour cause– les activités de résistant de Max JUVENAL s'était lancée à sa poursuite.

Son cabinet fut perquisitionné. Sa femme, qui venait d’être mère et dont l’enfant avait été soigneusement caché afin d’éviter tout moyen de pression, fut interpelée et arrêtée.

Le Conseil de l'Ordre réuni à ce sujet éleva une timide protestation, mais décida de ne pas intervenir, ce dont Max JUVENAL, à son retour, après que les Allemands furent chassés, ne lui tint, on le verra, aucune rigueur, faisant preuve au contraire à l'égard de ses confrères et des magistrats qui s'étaient compromis, de la plus grande générosité de cœur.

C'est, en effet , comblé de titres et d'honneurs que Max JUVENAL reprit sa place dans la cité, dans la région et dans son barreau.

Il décida ainsi de prolonger sa lutte dans la résistance par des luttes sur le plan politique et n'eut, évidemment, aucune peine à être désigné, tout d'abord, comme Délégué à l'Assemblée Consultative et à être nommé membre de la HAUTE COUR DE JUSTICE, chargée de juger ceux qui avaient collaboré avec les occupants.

Il fut ensuite élu à la Première, puis à la Seconde ASSEMBLEE CONSTITUANTE.

Et sa jeune carrière politique se poursuivit par son élection comme Président du CONSEIL GENERAL des Bouches-du-Rhône en 1953, comme député en 1956, comme Maire de SAINT-MANDRIER en 1971, sans compter qu'il fut aussi membre du CONSEIL SUPERIEUR DE LA MAGISTRATURE.

Il se montra, nous l'avons dit, d'une grande générosité quand certains de ses confrères ou certains magistrats furent inquiétés à la Libération.

Nous disposons, à ce sujet, du témoignage de Me Paul JOURDAN, aujourd'hui avocat honoraire du Barreau d'AIX, qui s'exprime ainsi, à son sujet :

"A la Libération, sa position était considérable. Alors que trop, dont les mérites en fait de résistance, ne pouvaient se comparer aux siens, ce qui ne les empêchait pas d'être impitoyables envers ceux auxquels ils reprochaient de n'avoir pas résisté, celui qui sera le Bâtonnier JUVENAL apaisa les conflits, s'opposa aux vengeances … Je connais des actes de sa part qui honorent sa mémoire."

Me Paul JOURDAN évoquait probablement les interventions que dût faire le Bâtonnier JUVENAL lorsque fut entreprise, en application d’une circulaire du 20 octobre 1944 du Garde des Sceaux, une épuration administrative.

Les Barreaux furent ainsi invités à prendre des sanctions disciplinaires à l’égard de leurs membres "qui n’avaient pas hésité à mettre leur activité au service de l’ennemi."

Me Edmond de SAINT-FERREOL fut chargé par le Conseil de l’Ordre d’établir un rapport à ce sujet.

Sans entrer dans les détails, nous relèverons que le rapporteur affirmera “ en toute sérénité, qu’aucun confrère n’a commis depuis le 16 juin 1940; un acte de nature à entacher notre honneur professionnel “., bien que certains d’entre eux aient été déférés devant la Chambre Civique pour avoir appartenu au Service d’Ordre Légionnaire (S.O.L.).

Et il dira, en conclusion :

“Ma conclusion très nette est que le Barreau d’AIX n’a pas besoin d’être épuré.“

Et il ajoutera :

"En admettant même que durant la période de l’Occupation, toutes les conversations tenues au Palais n’aient pas été empreintes d’une parfaite orthodoxie, l’exemple donné par plusieurs d’entre nous, au premier rang desquels figure Maître Max JUVENAL, artisan de la Libération, suffit à dissiper tous les malentendus."

Le 16 décembre 1944, le Conseil de l'Ordre organisa une manifestation en l'honneur de Max JUVENAL et, pour lui marquer sa reconnaissance, lui offrit une statuette en bronze, de même qu'il l'avait très chaleureusement félicité, dans une délibération du 27 novembre 1944, pour sa décoration dans l'Ordre de la Libération.

Nous pourrions encore longuement nous étendre sur tous les combats qui jalonnèrent la vie du Bâtonnier JUVENAL ; ceux de la résistance ne furent pas, en effet, les seuls ; ils furent suivis d'innombrables interventions chaque fois que les droits de l'homme étaient menacés, par des actions tant sur le terrain public que dans ses relations privées.

Il faut dire qu'il avait mis au service de ses idées un journal au titre particulièrement évocateur "LA PROVENCE LIBEREE", hebdomadaire aixois, toujours publié et dont l'actuel directeur se nomme aussi … Max JUVENAL, continuateur de la pensée de son illustre père.

Il nous faut maintenant évoquer la carrière d'avocat de celui que nous présentons comme l'une des GRANDES FIGURES DU BARREAU D'AIX.

Mais il parait difficile de renoncer, déjà, à parler du courageux résistant qu'il fut.

Comment dissocier, d'ailleurs, sa vie professionnelle de sa vie de combattant pour la liberté ?

Si la Ville d'AIX décida de donner son nom à l'une de ses avenues, c'est très certainement en raison de sa double qualité de grand avocat et de grand résistant.

Et s'il fut successivement, entre autres distinctions, chevalier, puis officier et enfin Commandeur de la Légion d'honneur, s’il obtint de nombreuses décorations étrangères, tchécoslovaque, italienne et bien d’autres ce fut, certainement, pour rendre hommage à l'un et à l'autre.

L'occasion fut, sans doute, maintes fois donnée au Bâtonnier JUVENAL évoquer le rôle joué en France par la Résistance durant l'occupation allemande et il serait facile de citer tel ou tel de ses discours, lors des anniversaires ou commémorations auxquels il se fit un devoir de participer.

Nous préférons n'évoquer que l'un de ses écrits qui nous parait le mieux traduire ses sentiments à travers son vécu et ses expériences.

D’abord Président actif de la FEDERATION NATIONALE DES ANCIENS DE LA RESISTANCE, puis Président d'Honneur de cette FEDERATION, il rédigea une plaquette dont le titre était :

"UN RESISTANT, PARMI TANT D'AUTRES, PARLE A LA JEUNESSE DE SON PAYS.”

Qu'on nous permette d'en reproduire de larges extraits, en raison de l'émotion qui s'en dégage et parce que personne, mieux que lui-même, ne pouvait faire connaître aux jeunes générations le sens de son engagement et de son combat.

Cette plaquette débute par deux formules qui semblent avoir guidé l’esprit et l’action de Max JUVENAL.

La première, mise en exergue, est une citation de SHAKESPEARE :

“Etre grand ce n’est guerroyer point sans grande cause, mais c’est trouver grande cause dans un fétu dès que ce qui est en jeu, c’est l’honneur.”

La seconde a pour auteur le Général MAC ARTHUR :

“On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d’années ; on devient vieux parce que l’on a déserté son idéal.”

Beau préambule pour s’adresser à la jeunesse à qui, reprenant une nouvelle formule, cette fois de JAURES, il adresse les interrogations suivantes :

“Qu’allez-vous faire de vos vingt ans ?
“Qu’allez-vous faire de vos cœurs ?
“Qu’allez-vous faire de vos cerveaux ?”


Et il évoque ce que fut sa jeunesse, ce que furent ses vingt ans et ceux de ses camarades, lorsque la Patrie fut envahie :

“Jeunesse livrée à elle-même, au temps du pire dérèglement des esprits et des choses, accablée par les mensonges officiels et qui tente désespérément de reconnaître la France, sinon de la deviner dans la nuit.”

Parlant donc de la Résistance où s’engagèrent bon nombre de ces jeunes, Max JUVENAL se demande si l’on connaît encore son véritable visage.

Et c’est, précisément, ce qu’il propose de faire :

“... Je veux évoquer, sortant de l’ombre de nos souvenirs, le véritable visage de la Résistance.“

“Mon propos ne sera pas d’évoquer nos combats, nos folles imprudences dans la lutte inégale. Il faut seulement que l’on sache qu’elle fut menée par des hommes sans uniformes, nantis d’armements disparates et désuets, qui n’avaient pour se battre que la force de leurs convictions.”

“… Bon nombre d’entre nous, s’inspirant de l’exemple du conventionnel SEYES à qui l’on demandait l’emploi de son temps durant la tourmente révolutionnaire et qui disait “J’ai vécu”, auraient pu répondre de la même façon. Car nous aurions pu, nous aussi, vivre plus ou moins mal, comme la grande majorité de nos compatriotes, en attendant des temps meilleurs, tout en faisant des vœux ardents pour que la délivrance arrive vite et que les chars libérateurs, autant que possible, ne passent pas par nos jardins et ne bouleversent pas nos plates-bandes.”

Propos désabusés et empreints d’une légère amertume ! Ce seront les seuls, accompagnés d’une nouvelle citation, celle-là empruntée à son homonyme et poète romain, JUVENAL :

“Peu importe la vie lorsque l’on perd les raisons de vivre.”

Cette vie, pourtant précieuse, Max JUVENAL va en parler, dans des termes terribles en évoquant l’univers concentrationnaire scientifiquement mis en place pour entreprendre des exterminations en masse.

“... Alors pour ceux qui sont encore à même d’avoir la fraîcheur de pensée qui fut nôtre, sans grande phrase, avec une morne sobriété, décrivons l’univers concentrationnaire, expliquons que derrière des barbelés, s’entassaient des hommes, des femmes, des enfants et qu’à ces derniers un seul crime était reproché, celui de leur naissance.

“Constatons qu’en l’an de grâce 1941, dans un monde civilisé, des êtres mouraient de misère, des gosses deux par deux, se tenant par la main, allaient vers la chambre à gaz, sagement rangés comme ceux qui à la même heure, allaient gaiement à l’école sur nos routes ou dans nos villes.”

Max JUVENAL va, alors, dire quel était le véritable sens du combat qu’il convenait de mener dans de telles circonstances :

“Il ne s’agissait plus seulement de gagner une guerre. Il fallait se battre pour le respect de la personnalité humaine. Pour que la force ne prime pas le droit, pour que sur cette terre de France où jadis germa la pensée d’une liberté fraternelle, d’où partirent vers un monde étonné les appels les plus nobles, les plus désintéressés, ne s’instaure pas un régime qui, de déchéance en déchéance, nous aurait voué au renoncement, à l’esclavage, à l’avilissement.”

Et une question essentielle sera, dès lors, posée :

“Pouvons-nous oublier les raisons profondes de notre combat et de nos souffrances “?

“Nous avions le sentiment d’être les défenseurs de la vérité lorsque nous affirmions que l’on ne saurait faire grief à un homme de ses convictions politiques.

“Nous luttions contre l’infamie lorsque nous disions notre indignation à ceux qui faisaient supporter à certains de nos compatriotes comme une tare honteuse, l’origine de leur naissance, comme si ces malheureux avaient fait le choix du ventre de leur mère !"

Et Max JUVENAL, grand précurseur de l’avenir de l’Europe, lancera cet appel :

“Nous voudrions que les jeunes de chez nous, ceux des pays d’Europe, comprennent le sens de notre lutte, car non seulement se comblerait le fossé qui sépare nos générations, mais encore tomberaient d’anachroniques frontières.

“ … Alors les jeunes, instruits de notre expérience, forts de leur nombre, auront conscience de l’œuvre ébauchée par nous, du patrimoine conservé pour eux. Très vite, ils prendront leurs responsabilités et dépassant le présent, ils iront vers l’avenir.

“Quant à nous, sachant qu’ils sont les continuateurs de notre personnalité, de notre pensée, nous serons plus proches d’eux ; dans l’ardeur de leurs gestes, dans la clarté de leurs regards, nous retrouverons les folles illusions de notre jeune temps, les chimères de nos vingt ans, notre bel idéal qui ne saurait vieillir, car il est de tous les âges, de toutes les générations, de tous les pays.”

Le résistant qu’avait été Max JUVENAL rendit, un jour, sa place à l’avocat qu’il n’avait jamais d’ailleurs cessé d’être.

C’est ce que rappela le Bâtonnier Max JUVENAL, en s’adressant à ses confrères du Barreau d’AIX-EN-PROVENCE et des Barreaux voisins, lors de son jubilé professionnel ,et en répondant aux discours du Bâtonnier Charles COHEN et du Bâtonnier ALEXANDER, alors Bâtonnier du Barreau de MARSEILLE et lui-même grand résistant:

“Vous avez relaté une époque où bon nombre de nous ne connurent que souffrances. Avec vous , Monsieur le Bâtonnier ALEXANDER évoqua le bon combat mené pour la défense de nos libertés.

“Dans cette période de ma vie où je ne portais plus ma robe, ni même mon nom, et où j’essayais de me forger un prénom, j’ai réalisé ce que pouvait être mon titre d’avocat.

“Lorsqu’on mène une existence aventureuse, il est des heures de repos, de veille où la peur physique est éprouvée par les plus braves. Elle ne disparaîtra que dans la griserie de l’action. A ce sentiment pour moi, s’ajoutait un sentiment d’angoisse, la crainte que le sort des armes ne soit pas favorable à la France, et que, sous un régime nouveau, je sois dépouillé de ma robe d’avocat.

“Je pensais alors que la perte de ma vie aurait été moins dure que cette humiliation.”

Par ces propos, le Bâtonnier JUVENAL exprimait combien était profonde l’empreinte qu’il avait reçue en devenant avocat et l’importance qu’il attachait à sa robe, symbole de la liberté, la sienne et celle des autres.

Sa crainte d’être dépouillé de sa robe était, disait-il donc, plus forte que celle de perdre la vie.

Il ne pouvait mieux traduire ce sentiment d’attachement passionnel à leur profession qu’éprouve la plupart des avocats.

Evoquant sa qualité de membre de la HAUTE COUR de JUSTICE où il siégea à la Libération pour juger les actes de collaboration, il ne manqua pas de souligner combien sa formation d’avocat lui permettait de jeter un regard particulier sur ces actes et sur ceux qui les avaient commis.

“Là encore, l’avocat l’emporta sur l’homme qui aurait pu avoir des sentiments de rancœur, de vengeance.

“Lorsque j’examinais un dossier, assumant mes responsabilités, je recherchais les éléments d’une faute, mais aussi, malgré moi, sa cause, les circonstances qui pouvaient l’atténuer.”

Enchaînant sur la dualité des sentiments qui animaient alors le Bâtonnier JUVENAL, ne pourrait-on pas affirmer comme l’expérience l’a souvent démontré, que tout magistrat, ayant la lourde tâche de juger, devrait avoir été, d’abord, avocat.

Telle était d’ailleurs, à une certaine époque pas si lointaine, la formation des magistrats, formation qui passait par une période de stage dans un barreau , auprès d’un avocat, cette formation qui manque tant, aujourd’hui, aux jeunes magistrats.

Mais fermons cette parenthèse, pour revenir au discours jubilaire du Bâtonnier JUVENAL, s’adressant pour conclure “à ceux qui sont notre devenir “ :

“Vous pouvez penser que cinquante ans de métier, représentent une longue et dure épreuve.

“Je crois que cette opinion est justifiée pour l’exercice de bon nombre de métiers. Elle ne l’est pas pour notre profession où les années ne pèsent pas, tant que l’on a la certitude de la nécessité de notre rôle dans l’œuvre de justice, tant que l’on croit en la justice.

“Pour moi, alors que sur ma route descendent les ombres de la nuit, peu soucieux des décennies passées, il m’arrive encore de retrouver les espérances de mes jeunes années et de rechercher dans le ciel des étoiles nouvelles.”

Ce fut donc ce jour là, 28 mai 1979, que furent fêtés dans un Barreau, uni par la même affection, les cinquante ans d’exercice professionnel du Bâtonnier JUVENAL qui, d’ailleurs, ne s’en tînt pas là, puis qu’il prolongea son activité plus d’une année encore , avant de prendre sa retraite le 31 décembre 1980.

Penchons-nous sur cette longue et magnifique carrière et demandons-nous, pour ceux qui ne l’ont pas connu, qui fut le Bâtonnier Max JUVENAL, dont la fidélité à son Barreau ne se démentit jamais, même dans les années les plus sombres.

A une époque où le Bâtonnat ne durait qu’une année, le Bâtonnier JUVENAL élu une première fois, en 1964 avait été réélu en 1965, avec l’assentiment unanime de ses confrères et même celui de Me VALENSI dont c’était le tour et qui devint ensuite le Bâtonnier Jacques VALENSI.

Dans son discours, lors de ce fameux jubilé, le Bâtonnier Charles COHEN avait déclaré à cet égard :

“Vous avez été un Bâtonnier prestigieux et fastueux, attentif à tous les problèmes de la profession et à ceux de chacun de nos confrères ; vous avez su créer des liens solides entre tous, au sein de notre Barreau d’abord, avec les autres Barreaux aussi et, enfin, avec les magistrats que vous avez étroitement associés à toutes nos manifestations et à tous nos travaux.

“Vous avez été et vous êtes toujours un Bâtonnier et un avocat militant, comme membre actif de nombreuses associations ou organismes professionnels : l’ Association Nationale des Avocats, la Conférence des Bâtonniers du ressort de la Cour, sans compter votre participation à des organismes nationaux ou même internationaux.”

Mais ce qui fut surtout rappelé, ce fut la création par le Bâtonnier JUVENAL de la CAISSE DES REGLEMENTS PECUNIAIRES du Barreau d’AIX, la CARSAIX dont il fut, après en avoir été l’un des fondateurs, le président pendant dix ans.

Malgré ses innombrables occupations, à la tête d’un cabinet important et prospère, le Bâtonnier JUVENAL, tout en participant avec dévouement à l’activité de diverses associations de résistance et d’anciens combattants, tout en assumant des responsabilités politiques ,sociales et ordinales, tout en répondant volontiers aux nombreuses sollicitations dont il était l’objet, trouvait néanmoins le temps de se consacrer à au moins deux institutions professionnelles dans lesquelles il s’était personnellement investi.

Nous reparlerons, en raison de son importance, de la CAISSE DES REGLEMENTS PECUNIAIRES.

L’autre institution était la CONFERENCE REGIONALE DES BATONNIERS. Cette Conférence existait déjà depuis un certain temps sans avoir de structures précises ni officielles.

Elle était le résultat du désir de certains bâtonniers du ressort de la Cour d’Appel d’AIX qui, en dehors des rares rencontres qu’ils avaient l’occasion de faire lors des réunions à PARIS de la CONFERENCE NATIONALE, jugeaient bon d’organiser des rencontres plus fréquentes dans un cadre plus limité entre des Bâtonniers voisins les uns des autres, se connaissant bien, et soucieux de régler entre eux les problèmes qui pouvaient surgir dans leurs barreaux respectifs.

Ces rencontres, très conviviales, étaient organisées en principe une fois par mois et avaient lieu successivement au siège de chaque barreau.

Il fallait, cependant, un élément coordinateur ayant assez d’expérience et d’autorité pour que ces rencontres, en dehors du caractère très agréable qu’elles pouvaient avoir, débouchent sur des résultats positifs et concrets.

Le Bâtonnier JUVENAL sut remplir ce rôle à la perfection tant étaient grands son prestige et son autorité aimable et souriante.

Il en fut pendant de nombreuses années le secrétaire permanent, on disait même perpétuel.

Permanent, en ce sens que les Bâtonniers passaient,après avoir rempli leur mandat, tandis que lui demeurait en charge de cette Conférence dont il fallait entretenir la continuité et assurer la pérennité.

Dans ses MEMOIRES, le Bâtonnier Louis GONTIER, du Barreau de TARASCON, qui fut un avocat truculent et de grand talent, évoque avec nostalgie ces réunions de la CONFERENCE REGIONALE DES BATONNIERS, qu’il qualifie de "joyeuses, studieuses et gourmandes “.

“Sous l’impulsion de Max JUVENAL qui en fut le Secrétaire Perpétuel, nous avons créé (en 1950), la CONFERENCE DES BATONNIERS DU SUD-EST qui existe toujours et au sein de laquelle, j’ai goûté la joie d’être le commensal et l’ami des Bâtonniers Marc RENAUDIN, Jean de CAMPOU.

“GRIMADI, Jean CHARLES , Robert MAGAGLI, Paul ROLANDO, BITTARD et tant d’autres.

“… Chaque année les Bâtonniers, assistés de leur prédécesseur, se réunissaient en un lieu choisi.

“Autour d’une table bien garnie, ils préparaient les travaux nationaux de la Conférence qui a toujours siégé à PARIS et examinaient les questions d’intérêt spécifique à leur ressort."

Evoquant les liens qui unissaient les membres de la CONFERENCE, il ajoutait, avec l’emphase toute méridionale qui lui était habituelle :

“Je tiens l’amitié née entre nous dans le cadre de la CONFERENCE DES BATONNIERS DU SUD-EST pour un bienfait de Dieu .”

Et bien sûr de raconter les bonnes histoires qu’échangeaient les Bâtonniers au cours de leurs moments de détente, c’est-à-dire autour des bonnes tables que chaque Barreau invitant avait à cœur de rendre plus gastronomiques que celles des réunions antérieures, chacun se livrant à une véritable surenchère gourmande.

(MEMOIRES D’UN AVOCAT DE PROVENCE de Louis GONTIER)

Tous ceux qui ont connu la Conférence des Bâtonniers du SUD-EST et ceux qui y participent encore peuvent témoigner de la parfaite entente et de la confraternité chaleureuse qui y régnaient et y règnent toujours.

Le Bâtonnier JUVENAL eut le très grand mérite d’en être l’initiateur et le promoteur, en même temps, pendant de nombreuses années, que l’animateur.

Sur la lancée qui lui fut ainsi donnée et sous l’impulsion de ses successeurs, la CONFERENCE REGIONALE DES BATONNIERS auxquels adhérèrent des Barreaux situés en dehors du ressort de la Cour d’Appel d’AIX (les barreaux d’AJACCIO, de BASTIA, d’AVIGNON, des HAUTES-ALPES, de NIMES) a acquis une autorité et un prestige incontestables, devenant un exemple pour les autres Conférences Régionales.

Cette ambiance si particulière qui caractérisait les réunions des Bâtonniers, le Bâtonnier JUVENAL l’avait évoquée dans son discours lors de son jubilé professionnel :

“Messieurs les bâtonniers de notre Cour, mon affection pour vous est si grande que je veux vous unir dans le même remerciement, celui que j’adresse à mes plus vieux amis et aux miens.

“Samedi, j’avais l’occasion d’être de nouveau parmi vous et de vivre des heures heureuses dans ce climat de la Conférence où nos travaux perdent leur austérité sans céder de leur prestige. Mon retour m’a permis de réaliser combien est agréable mon rôle de Secrétaire Permanent de notre Conférence.”

Mais le Bâtonnier JUVENAL ne s’était pas cantonné dans une activité régionale et ses confrères, au-delà du SUD-EST le portèrent au Comité Directeur de la CONFERENCE NATIONALE dont il fut le vice-président pendant plusieurs années.

De même qu’il avait déployé dans la Résistance une magnifique énergie, il mit également cette énergie et son dévouement au service de sa profession dont il défendit, sans trêve, les valeurs, aussi bien dans le cadre ou à la tête des instances ordinales que dans le cadre de diverses associations, notamment syndicales.

Il apporta ainsi une participation des plus actives à l’ASSOCIATION NATIONALE DES AVOCATS dont il fut un élément moteur au niveau national et dont il fut aussi le représentant à AIX-EN-PROVENCE.

Quelques-uns d’entre nous s’en souviennent encore .

L’ASSOCIATION NATIONALE DES AVOCATS avait publié, en 1967,un volumineux ouvrage qui fut appelé “LE LIVRE BLEU“ en raison de la couleur de sa couverture, mais qui avait pour titre “AU SERVICE DE LA JUSTICE" et pour sous-titre “LA PROFESSION JURIDIQUE DE DEMAIN“.

Ce livre défendait, avec détermination, l’idée d’une grande profession d’avocat où se trouveraient réunis les avocats, les avoués, les agréés et les conseils juridiques et qui bénéficierait du monopole du droit.

Ses auteurs appartenaient à un groupe de travail, constitué à l’initiative du Président de l’ASSOCIATION, le Bâtonnier Pierre CHAPLET qui en assurait la présidence avec Me Georges HERISSE et Alexandre VINCENT, sous la direction de Mes Alain TINAYRE et Denis de RICCI.

Ce livre souleva une véritable tempête, notamment au sein du Barreau d’AIX, dont une partie importante estimait qu’il ne fallait rien changer à l’ordre établi, repoussant avec horreur l’idée que l’on pouvait fusionner avec d’autre professions.

Le Bâtonnier JUVENAL ainsi que d’autres avocats qui militaient avec lui au sein de l’ASSOCIATION NATIONALE DES AVOCATS durent subir les assauts de ceux qui ne partageaient pas leurs positions.

Les élections au Conseil de l’Ordre se firent ou se défirent, après des campagnes mouvementées, selon la position adoptée par chacun sur les projets de réforme.

Les procès-verbaux des Assemblées Générales qui furent tenues témoignent des véritables affrontements qui se produisirent.

Certains, dont le Bâtonnier JUVENAL, durent quitter les lieux avec éclat.

Une nouvelle ASSOCIATION fut même créée pour s’opposer à l’ASSOCIATION NATIONALE : l’UNION NATIONALE DES AVOCATS.

Le Président en fut le Bâtonnier Pierre PASCAL qui mit son remarquable talent au service des idées qu’il défendait et qui souleva l’enthousiasme de ses confrères, partisans du statu quo.

Il faut reconnaître, avec regret, que le Barreau d’AIX, jusque-là si uni, se divisa sans, cependant, arriver à ces ruptures qui opposent définitivement les partisans de thèses opposées.

Le 26 avril 1968, à la veille des événements de mai 1968, le Bâtonnier BONELLI réunit les colonnes, c’est-à-dire l’Assemblée Générale du Barreau.

L’ordre du jour concernait les projets de réforme de l’assistance judiciaire à la demande de l’UNION DES JEUNES AVOCATS (U.J.A.).

Mais on passa très vite aux autres projets contenus dans LE LIVRE BLEU, concernant la profession d’avocat.

“ C’est alors,
dit le procès-verbal, que Maître PASCAL élevant le débat, considère qu’il y a des questions infiniment plus importantes que celle de l’Assistance Judiciaire. Il suffit de se référer au programme du prochain Congrès “de l’ASSOCIATION NATIONALE pour se rendre compte que l’on s’attaque directement à notre profession… nous sommes les dépositaires du droit de la défense ; nous n’avons pas le droit de sacrifier ses principes et nous devons nous opposer de toutes nos forces, même si la lutte est inégale à ceux qui veulent anéantir notre profession.”

Le débat était ainsi lancé par une attaque directe et frontale contre l’ASSOCIATION NATIONALE accusée de vouloir anéantir la profession d’avocat.

Ceux qui étaient là et qui appartenaient à l’ASSOCIATION NATIONALE tels, en tout premier lieu le Bâtonnier JUVENAL et avec lui, entre autres , Me RAFFAELI, BREDEAU, COHEN ... ne pouvaient que se sentir visés par une attaque aussi violente.

Le procès-verbal de la réunion des Colonnes ne traduira qu’insuffisamment l’atmosphère très tendue qui pèsera alors sur l’Assemblée :

“La discussion prend un tour animé et même passionné. Certains représentants du Comité Directeur de l’ASSOCIATION NATIONALE (il s’agissait surtout du Bâtonnier JUVENAL) prennent la défense des auteurs de ce livre qui ont consacré des années à étudier les différentes questions; il apparaît cependant que la majorité des membres présents est franchement hostile aux réformes envisagées et manifeste même son indignation devant le programme proposé… Il est demandé à M. Le Bâtonnier BONELLI d’adresser une lettre circulaire à tous les Barreaux de France afin qu’il soit connu que notre Barreau est dans son ensemble expressément hostile à ce projet…”

Ainsi le Bâtonnier JUVENAL se trouvera mis en minorité dans son propre Barreau sur des question capitales pour l’avenir de celui-ci et de la profession toute entière. Mais sa stature était telle qu’à aucun moment il ne fut l’objet d’attaques blessantes ni sa position au Barreau mise en cause.

Avec le petit groupe d’avocats qui l’entouraient et qui le soutenaient il fit front, laissant passer l’orage ou intervenant à nouveau vigoureusement, en d’autres occasions.

Ce fut le cas lors de nouvelles assemblées générales, notamment le 4 octobre 1968, sous la présidence du Bâtonnier Raymond FILIPPI, où eurent lieu de nouveaux affrontements toujours au sujet des projets de réforme de la profession, puis bien plus tard, le 12 mars 1971, sous la présidence du Bâtonnier Marcel TIBI, alors que les nouvelles dispositions législatives étaient annoncées.

Une fois de plus, le Barreau d’AIX manifestera son opposition aux projets de réforme.

Une fois de plus, le Bâtonnier JUVENAL, au nom de l’ASSOCIATION NATIONALE en affirmera la nécessité sous réserve de certaines amodiations.

La tension montera à nouveau lorsque Me PASCAL ayant été élu Bâtonnier organisera une nouvelle réunion des colonnes le 2 octobre 1971.

Son élection au Bâtonnat, au demeurant parfaitement justifiée en raison de ses qualités personnelles et professionnelles, avait marqué l’adhésion de la majorité du Barreau à la position qu’il défendait depuis plusieurs années en s’opposant aux projets en cours.

L’Assemblée Générale du 2 octobre 1971 fut, on l’imagine, particulièrement animée.

Le Bâtonnier PASCAL et la majorité des avocats du Barreau d’AIX étaient décidés à mener un dernier combat alors que la loi sur la nouvelle profession d’avocat était annoncée comme imminente.

Le Conseil de l’Ordre avait décidé, avant même la réunion des Colonnes, le recours à la grève, décision qu’il s’agissait donc de confirmer.

Le Bâtonnier JUVENAL ne pouvait laisser passer l’occasion d’intervenir. Il le fit comme toujours avec mesure mais avec fermeté.

Le procès-verbal de l’Assemblée relate ainsi son intervention :

“M. Le Bâtonnier JUVENAL expose à l’assemblée que le Barreau de TOULON a rejeté le recours à la grève. Il indique que la grève est un moyen de force très sérieux avec lequel il ne faut pas jouer. Il estime que le Conseil de l’Ordre n’avait pas le droit de décider de la grève et que seules les associations professionnelles pouvaient lancer un mot d’ordre de grève. Il fait savoir que pour sa part et même si le Conseil de l’Ordre donnait l’ordre de grève, il ne le suivrait pas, estimant qu’il manifesterait par là son indépendance d’avocat. Il évoque les difficultés inhérentes au déplacement des affaires et estime que, en conscience, un avocat n’a pas à faire grève.”

Cette Assemblée fut l’image exacte du clivage qui divisa à cette époque les avocats du Barreau d’AIX, chacun s’arc-boutant sur ses positions, mais en toute conscience et honnêteté.

Simplement, l’avenir de la profession n’était pas conçu de la même façon et l’honneur du barreau fut de laisser s’exprimer chaque opinion, en toute liberté, sans porter le moins du monde atteinte à l’estime et à l’amitié qui, malgré leurs divergences profondes, unissaient ses membres.

La réunion du 2 octobre 1971 fut donc l’une de ces étapes qui jalonnèrent l’histoire de ce Barreau, et c’est pourquoi elle revêt une importance historique certaine, s’agissant, au demeurant, de cette question fondamentale et tellement d’actualité, du recours par les avocats au droit de grève.

Deux opinions, donc, s’affrontèrent, soutenues principalement et respectivement par deux très fortes personnalités : le Bâtonnier Pierre PASCAL et le Bâtonnier Max JUVENAL.

Comment réagirent les autres avocats présents, à cette Assemblée.

Le procès-verbal nous l’indique avec précision :

“Maître COHEN fait savoir à l’Assemblée qu’il partage complètement l’avis du Bâtonnier JUVENAL…

“M. Le Bâtonnier BONELLI souscrit, sous quelques réserves, à l’opinion du Bâtonnier JUVENAL. Il ajoute qu’il est très grave de faire grève et qu’en tout état de cause, une grève ne pourrait être efficace que si elle témoignait de notre force, c’est-à-dire, si elle durait, par exemple, trois mois. Or les magistrats ont tous les moyens pour s’opposer à son efficacité. Par conséquent la grève se réduit à un geste symbolique ; alors, demande-t-il, faites ce geste sous la forme d’une manifestation en indiquant notre opposition, notre indignation, mais l’avocat ne peut se mettre en grève, car cela porte atteinte à son indépendance vis-à-vis du magistrat et partant, cela affaiblit sa position".

“Me RAFFAELI invite les confrères à ne pas faire grève”

“Me MOUSTACAKIS estime que le moyen envisagé est très puissant et qu’il a été adopté par d’autres barreaux. Il souligne que le Conseil de l’Ordre a arrêté le principe de la grève et que l’Assemblée Générale est réunie pour en arrêter les modalités.”

"Me LECLERC expose que nous vivons des circonstances exceptionnelles, que nous devons absolument nous défendre contre les projets qui menacent notre profession. La grève même si elle n’est pas très efficace doit être un avertissement pour une grève illimitée.

“M. Le Bâtonnier DRUJON n’est pas partisan de la manière forte qu’on préconise, tout d’abord parce que nous sommes les promoteurs du Projet de Loi sur la réforme des professions judiciaires ; il ne faut pas oublier, en effet, que l’Association Nationale des Avocats qui est un organisme représentatif de la profession est à l’origine des textes mis à l’étude à la Chancellerie et qui seront soumis au Parlement… Cette grève sporadique ne peut avoir un grand retentissement. Limitée, elle sera de principe…”

“M. Le Bâtonnier TIBI estime qu’il est imprudent et prématuré de se prononcer actuellement.”

“Maître ROBERT intervient pour indiquer qu’il ne s’associera pas à la grève si elle est adoptée.

“Maître Paul JOURDAN souligne que, pour ceux qui ont la conviction que l’on veut véritablement la disparition de notre profession telle que nous la pratiquons, la grève est indispensable. Il n’est pas encore trop tard pour avoir recours à ce moyen...”

“Le Bâtonnier VALLET expose qu’il vient d’écouter Me Paul JOURDAN avec amitié et tendresse pour le combat qu’il a mené, mais il lui demande de réfléchir aux conséquences qu’une grève pourrait comporter. La grève risque, en définitive, de nous être nuisible…”

“Maître DAYDE fait valoir que le Barreau d’AIX est un Barreau important en quantité et en qualité. Pour nous la grève prend une autre dimension... Il évoque la légitimité d’une grève d’avocats. Dans quelle mesure peut-on imposer aux confrères de faire grève... la grève est inefficace; il n’est pour cela que de se référer à la grève des avoués qui a sombré dans le ridicule.

“M. Le Bâtonnier de SAINT-FERREOL fait savoir que les discussions qui viennent de se dérouler le renforcent dans son opinion que la grève est nécessaire... Pourquoi la grève ? C’est la manifestation de notre désir de ne pas voir aboutir cette réforme ...”

“Maître CHOURAQUI indique qu’il est pour la fusion des professions d’avocat et d’avoué…

"Maître MICHELOT estime que le Conseil de l’Ordre a eu raison de prendre une position énergique de protestation... Il s’associera à la grève.”

“Maître PELOUTIER intervient pour indiquer qu’il est inadmissible que nous, avocats qui sommes menacés, ne réagissions pas par tous les moyens, y compris par le recours à la grève.

“Maître AYACHE intervient pour exposer qu’à son avis les partisans de la réforme tendent un piège aux adversaires de cette réforme. Nous n’avons qu’un moyen de nous manifester, c’est la grève… Il faut que nous manifestions absolument et notamment les jeunes qui pensent qu’ils seront professionnellement sacrifiés."

“Monsieur le Bâtonnier COULET expose.... que tous les moyens de protestation ont été épuisés : motions, textes adressés à la GAZETTE DU PALAIS, à la presse, motions adoptées par les Barreaux, par la Conférence des Bâtonniers ;il ne reste que le recours à la grève et le Conseil de l’Ordre a eu raison d’en décider le principe… Si nous devons faire une grève, elle doit être préparée avec soin. Il faut que nous soyons unis et solidaires".

“Me CAZERES se rallie à l’opinion du Bâtonnier COULET, encore que certains des arguments du Bâtonnier JUVENAL l’aient quelque peu ébranlé.

“M. le Bâtonnier CABASSOL intervient et affirme avec force que les avocats sont des seigneurs et que nous n’avons pas à donner le spectacle de nos divisions. Il fait savoir que selon l’avis qui sera donné par l’Assemblée Générale, il sera amené à démissionner du Conseil et peut-être même de la profession“.

Cette déclaration considérée par certains comme particulièrement provocante, va entraîner un incident sérieux que rapporte le procès-verbal, en ces termes :

“M. le Bâtonnier JUVENAL estime qu’il ne peut plus continuer à assister à une Assemblée Générale dans ces conditions et que l’on puisse mettre en balance une vie professionnelle et trente ans d’amitié avec le problème d’une grève éventuelle.”

“Maître BREDEAU exprime la même opinion et quitte la salle.”

La rupture était-elle consommée ?

Ce serait mal connaître le Barreau d’AIX que de croire que les avocats éminents qui le composaient aient pu en arriver à cette extrémité.

Le désaccord était, certes, profond, mais l’amitié et l’estime demeuraient intactes. Le Bâtonnier JUVENAL; Me BREDEAU et ceux qui les avaient accompagnés dans leur sortie, dans un geste quelque peu théâtral et très méridional, furent vite rattrapés, à la demande même du Bâtonnier PASCAL et reprirent leur place dans l’Assemblée, pour participer au vote.

Ce fut, évidemment, la grève qui fut votée .

Mais elle n’eut pas le temps de s’organiser car le Parlement avait déjà entrepris la discussion sur le projet de réforme qui finit par devenir la LOI du 31 DECEMBRE 1971, créant la nouvelle profession d’avocat.

Les avoués de première instance disparaissaient ainsi que les agréés de commerce.

Les avoués à la Cour ainsi que les Conseils Juridiques réussissaient à éviter leur disparition, ce qui n’advint, pour les derniers que près de vingt années plus tard par la Loi du 31 décembre 1990 créant, pour la deuxième fois, une nouvelle profession d’avocat.

Mais pourquoi avoir rappelé ces pages de l’histoire des barreaux et plus spécialement du Barreau d’AIX ?

Parce que, principalement, dans le cadre de notre évocation, elles montrent le rôle important joué par le Bâtonnier JUVENAL non seulement au sein de son Barreau mais sur le plan national notamment par son action comme membre actif de l’ASSOCIATION NATIONALE DES AVOCATS.

Chaque fois que les intérêts de la profession se sont trouvés en cause, le Bâtonnier JUVENAL, animé par une conviction et un foi certaines, a mis dans la balance le crédit et l’autorité dont il jouissait, au risque de n’être pas toujours suivi par ceux qui entendaient mener des combats d’arrière-garde, eux-mêmes, d’ailleurs, étant d’une totale sincérité dans leurs convictions.

Et ses interventions n’étaient pas consacrées seulement aux grands problèmes professionnels, car il lui arrivait, aussi, de s’intéresser à tous les petits problèmes qui pouvaient mettre en valeur le Barreau auquel il appartenait et à qui il manifestait, comme d’ailleurs la plupart de ses membres, un attachement profond.

Nous avons gardé le souvenir de la petite expédition qui fut organisée, un jour de l’année 1965, par le Bâtonnier JUVENAL à qui il avait été demandé d’animer une émission radiophonique sur un thème juridique de son choix, dans le cadre d’une série d’émissions de même nature.

Il “monta” donc à PARIS à la tête d’une petit équipe composée de lui-même et de deux autres avocats qu’il avait choisis, en dehors de leurs connaissances juridiques, pour leur organe vocal.

Ce furent Mes Jacques RAFFAELLI et Charles COHEN avec lesquels il se rendit dans les studios parisiens de l’O.R.T.F pour enregistrer un débat à trois voix sur LA RESPONSABILITE DU COMMETTANT POUR LES ACTES COMMIS PAR SON PREPOSE, sujet illustré par une sombre affaire, celle du crime commis dans un cinéma par un “ouvreur” sur la personne d’une jeune spectatrice, au cours de la projection d’un film.

Le sujet avait été très bien préparé, trop bien d’ailleurs, car tributaires de leurs notes, les trois avocats étaient partis sur un ton qui manquait totalement de naturel.

A leur grande honte, le responsable de l’émission dut interrompre l’enregistrement, en leur tenant ce langage :

“Voyons, Messieurs, vous êtes avocats, je crois.

“Ne pourriez-vous laisser vos notes et discuter naturellement du sujet comme vous avez certainement l’habitude de le faire ? Nous allons tout recommencer ! Un peu de naturel, s’il vous plaît !”

Nos trois avocats, peu habitués aux ondes radiophoniques, avaient voulu diminuer les risques.

Ils comprirent la leçon et l’enregistrement fut repris à la satisfaction, cette fois, de l’animateur.

L’émission eut un grand succès et fut diffusé dans de nombreux pays francophones ce qui valut à chaque membre de la petite équipe de recevoir pendant une certaine période des droits d’auteur qui, pour être plutôt symboliques, n’en furent pas moins très appréciés.

Le bâtonnier JUVENAL, dans un autre domaine, mit au service de son barreau son énergie et son esprit créatif.

Ici ou là, en France, était apparu la nécessité de créer des CAISSES de REGLEMENT où seraient versés les fonds déposés par des clients ou pour des clients entre les mains de leurs avocats, fonds qui jusqu’alors étaient versés dans des comptes diversifiés et sans véritable contrôle.

Un des premiers, le Bâtonnier JUVENAL avec un petit groupe de confrères eut donc l’idée d’une telle création dont l’intérêt était de procurer des ressources au Barreau en plaçant les fonds clients et en utilisant les produits de ces placements pour organiser des services au profit de l’ensemble de la profession.

C’est ainsi que naquit, en 1969 , la CAISSE DE REGLEMENTS ET SERVICES DES AVOCATS D’AIX, autrement dit la C.A.R.S.A. AIX que le Bâtonnier JUVENAL porta sur les fonts baptismaux, sous la forme d’une association LOI 1901 et dont il assura la présidence pendant de nombreuses années, contribuant à son développement et lui donnant l’importance qu’elle revêt encore à l’heure actuelle.

Lorsque fut célébré le cinquantenaire professionnel du Bâtonnier JUVENAL, Me Jacques RAFFAELI qui lui avait succédé à la présidence de la CARSA AIX, tint à lui rendre hommage pour l’action qu’il avait menée, à la tête de cette institution pendant plus de dix années.

“Car, Monsieur le Président JUVENAL, je pense que parmi les titres nombreux qui vous ont été décernés au cours d’une longue carrière, fertile en activités diverses, celui de Président de notre CARSAIX est certainement celui que vous prisez le plus........”

“Vous avez eu au cours de votre vie et vous aurez encore, n’en doutons pas, des activités nombreuses et variées : la défense de la Patrie et d’un certain nombre de valeurs communes, ont fait de vous un résistant, la politique un parlementaire, un élu de la commune et du département, l’épanouissement physique et la vie associative un dirigeant sportif et même un joueur de rugby, mais je crois bien, qu’en définitive, vous êtes né défenseur et devenu ce que vous êtes, un Avocat.”

“Et c’est pourquoi, vous ne vous êtes pas simplement contenté de défendre vos nombreux clients, ce qui aurait largement suffi à absorber votre énergie; vous avez eu aussi le souci de défendre vos confrères en vous préoccupant toujours et inlassablement de nos questions et intérêts professionnels.”

Dans ce même discours, Me RAFFAELLI soulignait le caractère déterminant de l’action exercée par le Bâtonnier JUVENAL comme président fondateur de cet organisme, considéré aujourd’hui comme indispensable, ceci en usant de toutes ses qualités, en assumant toutes les charges et responsabilités en découlant, sans aucune contrepartie, sinon la satisfaction et la fierté de se dire et de pouvoir laisser dire qu’il agissait en avocat, soucieux de l’avenir de son Barreau.

Mais c’est en insistant sur l’action sociale que la CARSAIX pouvait lui permettre d’exercer que furent le mieux soulignées les qualités de cœur du Bâtonnier JUVENAL et sa grande générosité envers ceux qui avaient été frappés par le malheur ou l’infortune.

“… Combien d’aides avons-nous dispensées, à votre initiative, toujours vigilante et discrète ; des aides qui ont été parfois, il faut le dire aussi parce que cela est vrai, de véritables secours lorsque la mort venait ravir un avocat qui, ayant passé sa vie à défendre les autres, n’avait pas eu un seul instant pour s’occuper de lui et des siens.”

Ainsi, le Bâtonnier JUVENAL réussissait à marquer de son empreinte personnelle toutes les œuvres auxquelles il participait ou dont il prenait l’initiative, en dépit des résistances qu’il rencontrait souvent et auxquelles il opposait son énergie souriante et sa grande habitude d’affronter les pires difficultés.

Il ne refusa jamais les concours qui lui étaient demandés, acceptant, en dehors de ses obligations professionnelles, d’avoir des entretiens avec qui les lui demandait ou de présider des conférences ou encore de s’associer à des mouvements de protestation lorsque apparaissait une atteinte aux libertés ou une discrimination raciale quelconque.

C’est ainsi qu’il apporta son soutien à la COMMUNAUTE ISRAELITE D’AIX, à une époque particulièrement troublée, COMMUNAUTE qui lui témoigna sa reconnaissance en lui offrant un magnifique exemplaire de la BIBLE.

D’autres actions semblables pourraient être citées tant il est vrai que sans se disperser, le Bâtonnier JUVENAL savait manifester, lorsque l’occasion s’en présentait, à la fois son humanité et son humanisme.

Mais il le disait lui-même et tout le monde s’accordait à le reconnaître, le Bâtonnier JUVENAL était avant tout, un AVOCAT.

Que peut-on entendre par là ?

Tout simplement le sentiment, l’état d’esprit selon lesquels celui qui est avocat ne cesse jamais de l’être et qu’en chaque circonstance cette réalité se rappellera à lui, le poussant à agir ou à réagir, en homme responsable et conscient.

Le bâtonnier JUVENAL ne disait-il pas que sa plus grande crainte, au milieu des périls qu’il avait dû affronter pendant l’Occupation, avait été la perspective, si le sort des armes n’était pas favorable à la France, d’être dépouillé de sa robe d’avocat, ajoutant même que la perte de sa vie aurait été moins dure que cette humiliation.

Etre avocat, aurait-il certainement dit, c’est avoir la conscience profonde de sa dignité, mais aussi et surtout celle de la dignité des autres.

C’est aussitôt réagir quand il s’agit de défendre.

C’est au-delà des faiblesses, découvrir tout ce qui est humain et digne d’être respecté, protégé et défendu.

C’est apercevoir la détresse dans un regard, c’est apporter l’apaisement, c’est savoir écouter et comprendre, c’est rassurer, inspirer confiance.

En se souvenant de ses propres faiblesses, de ses propres incapacités.

En faisant preuve d’une extrême modestie, jusqu’à même l’humilité, tout en n’humiliant jamais .

Etre avocat, c’est, évidemment, avoir le sens des nuances et celui de la relativité de toutes choses.

Avoir le sens des nuances !

Celui qui en est incapable ne peut se dire avocat.

Le monde n’est fait que de nuances.

L’avocat ne peut davantage vivre ni œuvrer dans l’ABSOLU.

Tout ce qui est absolu est absurde et conduit à l’absolutisme, au fanatisme et à la tyrannie.

C’est en tout cela et certainement en bien d’autres choses que le Bâtonnier JUVENAL pouvait se dire AVOCAT avant tout.

Si l’on en vient à se pencher sur sa carrière professionnelle, on constate combien elle fut riche et dense, par le nombre et l’importance de ses dossiers ainsi que par la qualité de sa clientèle; cette qualité n’excluant pas, bien sûr, les clients défavorisés ou démunis.

Il faut dire qu’il avait su, après avoir lui-même collaboré dans d’importants cabinets, réunir autour de lui une équipe d’avocats qu’il considérait bien plus et bien mieux que de simples collaborateurs.

Ainsi fut Pierre BESSENAY, l’ami des premiers jours, qui eut la lourde charge de s’occuper du cabinet de Max JUVENAL pendant que celui-ci se battait dans la Résistance.

Me Pierre BESSENAY devint à son tour Bâtonnier de l’Ordre, mission qu’il ne put mener à son terme, ayant succombé avant la fin de son mandat à la maladie dont il souffrait depuis longtemps.

Saluons sa mémoire, car le Bâtonnier BESSENAY qui se savait fragile et vulnérable, n ‘en accepta pas moins la lourde charge du Bâtonnat et s’éteignit quelques jours après la réception traditionnelle qu’organisait la Barreau, recevant ses invités, avec son épouse, dans un état d’extrême fatigue qui n’échappa à personne.

Autour du Bâtonnier JUVENAL se trouvait encore son neveu Max PLANTARD, qui lui succéda mais qui, après une très honorable carrière au cours de laquelle il fut, notamment, à la tête de la CARSAIX, décéda prématurément au grand regret de tous ses confrères qui nourrissaient à son égard des sentiments très vifs de confraternelle amitié.

Il y avait aussi Pierre DAYDE, fidèle entre tous les fidèles, avocat de talent à la voix chaude et prenante, qui fut entre autres activités importantes, président du Centre de Formation Professionnelle des Avocats du SUD-EST de la FRANCE.

Décédé peu de temps après avoir pris sa retraite, alors qu’il avait précédemment avec Me PLANTARD succédé au Bâtonnier JUVENAL, Me DAYDE a laissé le souvenir d’un avocat courtois, agréable, loyal et communicatif.

Mais la liste des avocats qui entourèrent le Bâtonnier JUVENAL ne serait pas complète si l’on omettait d’y faire figurer Me Paul ROUBAUD.

Il faudrait un ouvrage tout entier pour parler de Paul ROUBAUD, actuellement retiré sur ses terres de PALETTE, prés d’AIX-EN-PROVENCE.

Nous ne pourrons, ici, à notre grand regret, que nous livrer à une très courte évocation.

Paul ROUBAUD fut au Barreau d’AIX, avant de prendre sa retraite, un véritable PERSONNAGE qui réunissait en lui toutes les qualités du comédien, du chanteur, du poète, de l’auteur dramatique sans oublier celles du mémorialiste et bien sûr, celles de l’avocat qu’il était avant tout et par dessus tout.

Doté d’un humour que certains s’autorisent à qualifier d’inoxydable, organisateur né, il fut à la tête de toutes les manifestations du Barreau tout en assurant les charges et obligations qui lui incombaient au sein du Cabinet JUVENAL.

Sa gaîté, sa joie de vivre ravissaient tous ceux qui le rencontraient au Palais et il n’entrait jamais à la Bibliothèque de l’Ordre sans entonner, pour saluer l’assistance, un grand air d’opéra.

Il était évidemment le grand ordonnateur des NUITS DU PALAIS et des revues qui s’y déroulaient, revues dont il écrivait les textes tout en y participant, lui-même, sur scène.

Il écrivit ainsi et mit en scène une pièce en vers et en musique qu’il appela HERNANI 64 et qui est un document historique puisque sont passées en revue, dans un pastiche musical éblouissant, tous les avocats du Barreau de l’époque.

Parodiant la pièce de Victor HUGO, Me Paul ROUBAUD avait imaginé une Galerie des Portraits où le Roi DON CARLOS était remplacé par un Contrôleur des Impôts et RUY GOMEZ par le Bâtonnier de l’Ordre à qui il était demandé de livrer un avocat recherché par le fisc, comme l’avait été HERNANI pourchassé par le pouvoir royal.

Grand seigneur, le Bâtonnier avait promené le Contrôleur des Impôts dans le Tableau de l’Ordre en désignant chaque avocat qui s’y trouvait, pour vanter ses qualités et sa droiture, sur une musique et des vers adaptés à chacun d’eux.

Le livret qui fut écrit à cette occasion assortie des photographies de chaque avocat est devenu un document particulièrement rare que détiennent encore quelques privilégiés.

Bien sûr, Me Paul ROUBAUD ne laissa pas passer le cinquantenaire professionnel de son “patron“ le Bâtonnier JUVENAL, sans lui consacrer un acrostiche dont il s’était fait une spécialité :

ACROSTICHE POUR UN JUBILE

Monsieur le Bâtonnier, voulez-vous sans manière
Accepter le souhait qu’on fait en ce Palais
Xa dure encore longtemps votre belle carrière
Jubilez, JUVENAL, pour votre jubilé
Unis, autour de vous, vos amis, vos confrères
Veulent vous témoigner de leur attachement
Et, en formant ainsi nos vœux les plus sincères
Nous célébrons en vous, l’Avocat, le Héros
A travers la bravoure et dans le dévouement
Les cinquante ans passés à servir le Barreau


N’oublions pas, non plus, que Me Paul ROUBAUD, outre tous les talents dont il faisait bénéficier ses confrères et son Barreau, avait mis à leur service sa plume de mémorialiste de l’histoire d’AIX-EN-PROVENCE, publiant notamment dans le Bulletin du BARREAU, dénommé à l’époque “LES PAS PERDUS” dont il avait illustré la couverture, de nombreux articles sur le Palais Comtal, le Parlement de Provence ou sur des personnages illustres du temps passé.

Le Bâtonnier JUVENAL savait, bien sûr, rendre l’hommage qui leur était dû aux avocats aux côtés desquels s’était déroulée sa carrière et sachant les liens qui l’unissaient à chacun d’eux, il était invité ou porté spontanément à en témoigner.

Retenons simplement à ce sujet l’hommage qu’il avait rendu au Bâtonnier FILIPPI, lors de la disparition brutale de celui-ci alors qu’il était engagé dans un difficile procès concernant des nationalistes corses et que l’on appelait “L’AFFAIRE D'ALERIA“.

Le Bâtonnier JUVENAL et le Bâtonnier FILIPPI s’étaient connus alors qu’ils étaient très jeunes, tout à fait au début de leurs carrières et même auparavant :

“… Terminant mon service militaire à NICE,
disait le Bâtonnier JUVENAL, j’allais au quartier de RIQUIER, de la caserne des Chasseurs Alpins vers celle des artilleurs où cantonnait mon frère JEAN.

“FILIPPI, alors jeune étudiant, fut heureux de me présenter à son père, officier d’artillerie. J’y fis la connaissance de sa mère. J’ai souvenance d’une femme mince, fort belle. J’ai retrouvé la vision de son image dans les traits affinés par la mort, du visage de RAYMOND."

Le Bâtonnier JUVENAL évoquera ensuite leurs luttes communes ou opposées qui n’auront d’autres résultats que de renforcer la grande estime qu’ils avaient l’un pour l’autre et leur sincère amitié :

“Pendant plusieurs décennies, nous avons exercé côte à côte notre profession, parfois unis dans une même défense, souvent opposés et nous heurtant alors avec foi et parfois même avec violence. Partie civile dans l’affaire du vol des bijoux de la BEGUM AGA KHAN, je n’ai pas oublié nos affrontements alors qu’il défendait l’un des principaux accusés. Mais, au sortir de la barre, nous retrouvions tous deux nos habitudes de sportifs, qui, après l’effort loyal, sont unis par ce commun amour du devoir accompli que cimente la pratique du m

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