Le 8 novembre 1875, le Conseil de Discipline du Barreau d’AIX-EN-PROVENCE se réunit pour statuer sur la demande d’inscription de Me Jules DRUJON, avocat au Barreau de TARASCON.
Constatant qu’il a prêté serment en 1870 et qu’il a été admis au grand tableau de son barreau d’origine, le 4 avril 1873, le Conseil prononce donc son admission.
Ainsi commence la carrière aixoise de celui qui, pendant plus de cinquante années encore se consacrera à sa profession et à son Barreau et dont seront issus plusieurs générations d’avocats et de bâtonniers.
Pour déjà mieux le connaître, comprendre la notoriété dont il jouissait, déceler ses qualités d’avocat et ses qualités personnelles, on nous pardonnera de commencer, ainsi que nous l’avons fait pour d’autres grandes figures du Barreau d’AIX par ce qui devrait être la fin.
Nous évoquerons, donc, dés à présent, l’ultime hommage qui lui fut rendu, lorsqu’il parvint au bout du chemin qu’il avait si longtemps parcouru.
Ce fut au Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD, qui avait été l’un ses collaborateurs et l’un de ses disciples, que revint la mission de retracer le portrait et la carrière du Bâtonnier Jules DRUJON, lors de ses obsèques, le 21 mars 1927 dans un discours qui, selon le vœu de la famille, fut le seul qui fut prononcé lors de la cérémonie funèbre à l’Eglise SAINT-JEAN DE MALTE.
Ce discours, particulièrement émouvant, nous apprend, notamment, que la vie du Bâtonnier DRUJON fut
“ une suite ininterrompue de devoirs élégamment conçus et discrètement pratiqués .... une merveille d’harmonie intellectuelle et morale...” et que, grand homme de bien, il alliait
“ aux ressources prodigieuses de l’esprit les plus belles vertus familiales, religieuses et civiques, ayant encore le “temps, malgré une profession qui semblait devoir absorber tous ses instants, d’élever une famille de patriarche, de pratiquer la religion en catholique fervent, de s’occuper de l’avenir social, en consacrant quelques heures de chaque dimanche, à l’éducation de la jeunesse.”
Si les qualités personnelles du Bâtonnier Jules DRUJON furent rappelées dans cet éloge funèbre, ce sont surtout ses qualités professionnelles qui furent longuement évoquées.
“ Quelle belle et grande figure ! “ s’était exclamé le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD .
On ne saurait, effectivement en douter, en apprenant quel avocat fut Jules DRUJON.
“ Il était une des illustrations les plus pures du Barreau de Provence et “même du Barreau de France.....l’une des incarnations les plus parfaites et les plus “distinguées des avocats.”
Quelles qualités supérieures avait donc cet avocat pour mériter un rang aussi élevé, dans la profession qu’il avait exercée, au point d’en dire qu’il en avait été l’illustration et l’incarnation ?
“ Il était un infatigable lutteur” dont la vie fut pleine de travail et de sacrifices et dont le talent d’orateur et de juriste lui avait valu une belle notoriété :
“ Son art était incomparable; du procès le plus banal il savait donner une allure de noblesse en l’élevant jusqu’à lui et en dégageant de la matière ingrate un principe supérieur, une idée dominante, arrivaient ensuite les déductions savantes qui s’imposaient avec la rigueur d’un théorème.
“Sa parole était à la fois souple et nerveuse sobre et élégante.
“ Elle était toujours d’une clarté démonstrative et par moment on la sentait pleine de chaleur oratoire mais sans cesse contenue par une maîtrise “incomparable.”
“ Il était impossible quand on l’entendait de ne pas être transporté par l’élévation de la pensée et par la beauté de la forme qui témoignaient l’une et l’autre d’une prodigieuse culture juridique et littéraire.”
On pourrait penser que la longue carrière du Bâtonnier Jules DRUJON avait dû connaître des péripéties marquées par des périodes de découragement ou de dépression dues, on le comprendrait très bien, à un travail intensif et une activité débordante ou encore à des événements douloureux tels que ceux qui peuvent frapper une famille.
Or , précisément Jules DRUJON eut la tristesse de perdre son fils aîné, lui-même avocat, dans des conditions dramatiques.
Le Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD rappelant cette disparition, ajoutait :
“Il a continué son labeur presque sans interruption... Je le regardais, dans notre vestiaire, le jour où pour la première fois, après son deuil, il a ouvert l’armoire qui contenait la toge du père et du fils. A peine une légère crispation a-t-elle accentué les traits de cette belle figure. La sérénité est rapidement revenue, cependant que les yeux relevés regardaient au delà des immensités, des horizons infinis que lui ouvraient sa foi.”
Efforçons-nous, sachant quelle fut l’empreinte laissée par le Bâtonnier Jules DRUJON dans la mémoire de ses contemporains, de retrouver, à travers sa vie professionnelle et sa vie personnelle et dans la mesure du possible, c’est-à-dire de façon nécessairement incomplète, la personnalité de cette grande figure du barreau.
Quelles furent, tout d’abord ses racines familiales ? Car la personnalité d’un homme s’éclaire lorsque l’on connaît ses origines, son terroir et le milieu dans lequel il est né et a été élevé.
Dans un autre discours que nous reprendrons plus loin et à l’occasion d’une cérémonie, celle-là bien vivante et détendue, les origines du Bâtonnier Jules DRUJON furent évoquées dans les termes suivants :
“Vous avez vu le jour dans cet heureux pays qui n’est pas seulement le pays des exagérations plaisantes, de la forfanterie joyeuse, mais aussi celui de la poésie, de l’imagination ardente, de la parole naturellement éloquente et colorée, de l’activité créatrice.”
On comprendra très vite que Jules DRUJON était né à TARASCON dans une région mise en valeur par ses compatriotes, au sens le plus large du terme, qui, par un labeur énergique avaient transformé la vallée inférieure de la Durance en un vaste jardin potager alimentant les cuisines de l’Europe entière.
N’avaient-ils pas, en effet, par des œuvres colossales d’irrigation et de drainage, changé en terres fertiles, en riches vignobles, les marais insalubres environnant l’antique cité d’ARLES et disputé au sel marin destructeur de toute végétation les 75 000 hectares d’alluvions que le Rhône avait laissés ?
Poursuivons cette si belle évocation que nous puisons dans le même discours et dont l’objet était de rappeler que
“ par une loi économique bien connue, de pareilles entreprises ont amené après elles des séries de grands procès et d’importants litiges, merveilleuse école d’application pratique pour un barreau.”
C’était là l’occasion de dire que Jules DRUJON avait lui-même pour père un avocat dont la réputation, comme celle qu’avaient eue de tous temps les avocats de TARASCON, était particulièrement grande et méritée et qu’il occupait au sein de son barreau, dans la seconde moitié du XIXème siècle, la première place.
“ Ceux qui ont connu votre père ont gardé le souvenir d’un homme “affable, d’esprit très ouvert, de bonne compagnie et d’un extérieur des plus séduisants. Mais ce qui vaut mieux encore, son nom reste associé aux grandes inondations qui désolèrent la région ; il était maire de TARASCON, sa belle conduite, son dévouement, lui valurent, avec la reconnaissance de tous, la croix de la Légion d’Honneur que l’Empereur voulut, lui-même, attacher à son habit”.
Bien sûr, il fut aussi élu Bâtonnier, car décidément nous verrons que cette famille DRUJON compta un nombre impressionnant de bâtonniers dont l’un d’eux encore continue la très longue tradition familiale puisqu’il est actuellement le bâtonnier en exercice du Barreau d’AIX EN PROVENCE, le bâtonnier François DRUJON d’ASTROS.
Jules DRUJON reçut une éducation exemplaire et manifesta au cours de ses études, commencées à l’Assomption de Nîmes sous la direction d’ecclésiastiques particulièrement réputés à cette époque et poursuivie au Lycée de MARSEILLE, des aptitudes qualifiées de remarquables par ses professeurs.
Nous savons, notamment, par le palmarès de l’année 1866, qu’il avait obtenu en rhétorique le 1er prix de version latine, le 1er prix d’histoire, le 1er prix de discours français et le prix d’honneur en discours latin.
Son seul rival qui lui disputa le Prix d’Honneur de la ville de MARSEILLE fut son condisciple Fernand BRUNETIERE qui s’illustra comme critique littéraire, devint professeur à l’Ecole Normale Supérieure et entra à l’Académie Française .
Les études de droit devaient évidemment suivre cette brillante scolarité.
Ce fut à la Faculté d’AIX et l’on affirme que Jules DRUJON fut le parfait modèle de l’étudiant en droit, un joyeux compagnon, d’humeur vive et enjouée tel qu’on pouvait l’imaginer à l’époque où les études laissaient du temps pour la musique, la peinture, la causerie et aussi pour tous ces tours et toutes ces farces que les étudiants affectionnent tant, surtout sous le soleil de PROVENCE.
Le brusque décès de son père le mit dans l’obligation, alors que, devenu depuis peu avocat et désormais le chef de famille de recueillir, dans des conditions difficiles, la succession professionnelle d’un cabinet particulièrement prospère.
Il s’y attela avec courage, développant même encore la clientèle, veillant en même temps sur ses frères plus jeunes dont il devait assurer l’avenir.
L’un d’eux, terminant ses études de droit et suivant la tradition familiale s’inscrivit à son tour au Barreau de TARASCON, entrant tout naturellement dans le cabinet de son frère aîné, cabinet que celui-ci, après l’avoir formé, décida de lui abandonner, soucieux qu’il était d’assurer à son frère cadet un avenir professionnel.
C’est ainsi que Jules DRUJON s’installa à AIX pour devenir avocat au barreau de cette ville jusqu’à la fin de sa très longue carrière.
Et si, comme nous le savons, cette carrière fut très brillante, celle de son frère cadet ne le fut pas moins, puisqu’il devint bâtonnier de son Ordre et connut en son temps, une célébrité dont le témoignage nous en a été donné, dans ses Mémoires, par le bâtonnier Louis GONTIER, lui-même, grande figure du barreau de TARASCON.
L’anecdote que nous rapporte ces Mémoires est des plus plaisantes, tout en soulignant la culture souvent discrète des habitants de cette région privilégiée.
“Le Bâtonnier DRUJON de TARASCON, raconte-t-on, formé aux humanités, était un parfait latiniste.
“Il reçut la visite d’un pâtre de CRAU vêtu d’une houppelande usagée.
“ L’exposé objectif et détaillé, pièces à l’appui; des doléances de ce client conduisait manifestement à l’introduction d’un procès civil.
“ Tel fut le conseil du bâtonnier DRUJON qui rédigea, à l’intention de son correspondant habituel Me MONTAGNIER, avoué, une carte de visite qu’il plaça dans une enveloppe et remit au berger.
“ La carte décrivait brièvement la forme de la procédure et se terminait par une courte phrase latine “ oportet provisionem petere “, facile à traduire (il importe de demander une provision).
“ Ayant pris connaissance du carton que lui remit le berger, Me MONTAGNIER confirma l’avis du bâtonnier DRUJON et prépara aussitôt l’assignation.
“C’est alors que sur un ton bonhomme, le client interrogea l’avoué :
“Mon père aurait aimé que je sois prêtre et j’ai suivi les cours du grand séminaire de BEAUCAIRE jusqu’à la dernière année ; n’ayant pas la vocation, j’ai décidé de succéder à mes parents. Je comprends ce que signifient “ oportet et petere “, mais j’achoppe sur 'provisionem'.
Me MONTAGNIER père avait confié à son fils qu’il avait été
“rarement aussi embarrassé et qu’il avait répondu en bafouillant “.
Mais revenons au bâtonnier Jules DRUJON qui venait donc tenter fortune à AIX après avoir quitté TARASCON, berceau de sa famille et laissé le cabinet paternel aux soins de son jeune frère.
Quelle était à cette époque la situation du barreau aixois ?
“ Notre barre, dira-t-on dans le même discours,
était occupée par des maîtres dans l’art difficile de la parole : Fernand BOUTEILLE, avec sa grande taille, sa dialectique un peu hautaine, mais si nerveuse et pressante; Martial BOUTEILLE, dont la parole élégante et fleurie ne manquait ni de force, ni de clarté; Jules DE SERANON avec son masque si merveilleusement sculpté pour l’art oratoire, son éloquence enlevante qui tenait presque autant à l’action qu’aux rares qualités de cœur et d’esprit... C’étaient là et je passe les TAVERNIER, les Pascal ROUX, les CREMIEU, les BESSAT, pour ne nommer que les disparus, les“lutteurs redoutables avec lesquels vous alliez vous mesurer.”
Il faut dire que la Cour d’Appel d’AIX prenait de plus en plus d’importance grâce au développement du commerce et des affaires dans les territoires de son ressort : la prospérité de MARSEILLE, bien que cruellement atteinte par les événements de 1870 et de 1871, n’avait pas décliné mais s’était même accrue.
La Côte d’Azur avec NICE, devenue depuis peu française, connaissait un essor remarquable, tandis que le nombre et l’importance des affaires jugées par la Cour augmentaient sans cesse.
Jules DRUJON connut vite la notoriété et l’estime de ses confrères ainsi que celle des magistrats devant lesquels il plaidait et qui se félicitaient de la clarté et la précision de ses explications, sur des sujets parfois complexes ainsi que sur sa concision, qualité que les juges apprécient avant tout, laquelle ne nuisait en rien, bien au contraire, à la force de ses arguments, dés lors qu’était employé le mot juste, dans une langue simple et élégante, se modelant exactement sur la pensée.
Il fut ainsi présent dans tous les grands procès de son temps, non seulement devant les tribunaux proches et la Cour d’Appel d’AIX mais aussi devant les Cours voisines ou même éloignées, sa réputation s’étant étendue jusqu’aux milieux parisiens qui l’auraient volontiers accueilli comme l’un des leurs.
Mais ce qui comptait pour beaucoup dans la notoriété de Jules DRUJON étaient sa capacité de travail, son inlassable rigueur dans les missions qui lui étaient confiées, sa disponibilité totale au service des intérêts qu’il avait à défendre, sa faculté de compréhension et sa patience à l’écoute des autres.
Il fut, tout naturellement, élu Bâtonnier par ses confrères en 1895 et réélu l’année suivante.
Les archives de l’Ordre ne reflètent pas suffisamment ce que fut son bâtonnat pendant ces deux années et force nous est de nous contenter des quelques décisions du Conseil de l’Ordre réuni sous sa présidence et à son initiative, ainsi que des deux discours qu’il eut à prononcer lors des Séances Solennelles de Rentrée de la Conférence du Stage.
La première de ces Rentrées eut lieu le 27 septembre 1895.
On ne sera pas étonné d’apprendre que le discours qui y fut prononcé par le Bâtonnier Jules DRUJON portait, principalement sur l’effort, le travail ainsi que sur le style et l’élégance de la forme, eux-mêmes fruits d’un inlassable labeur.
“ Aucun effort, dira-t-il en s’adressant à ses jeunes confrères,
ne doit vous paraître pénible, car il n’en est aucun dont vous soyez dispensés“.
Tout le reste du discours portera sur l’art et la manière d’étudier un dossier, d’appliquer la règle de droit, de convaincre le juge, chacun avec son style ses qualités particulières et l’empreinte des dispositions spéciales de son esprit ; chez les uns la simplicité et la clarté méthodique, chez d’autres le mouvement et la chaleur de la discussion, chez d’autres encore la couleur et l’harmonie du langage.
Mais, ajoutera-t-il,
quelle que soit la personnalité de chacun, quel que soit son signe distinctif, il est une règle qui les gouverne tous : l’étude attentive, la fréquentation assidue des maîtres de la pensée, des productions sublimes de l’esprit humain : moralistes, historiens,orateurs, poètes, afin d’orner son esprit, affermir sa raison, élever ses sentiments.
“ Puisez largement à ces sources fécondes “ dira le Bâtonnier Jules DRUJON.
Nous observerons, dans ce même discours, combien, déjà, la plaidoirie avait évolué vers plus de simplicité, plus de sobriété, comme on en proclame encore la nécessité, aujourd’hui.
“ Nos mœurs judiciaires ne comportent plus ces plaidoyers surchargés et un peu emphatiques dans lesquels, comme le dit LA BRUYERE, ordre et bataille décidaient des mariages et des testaments… mais si la sagacité du juge et l’expédition des affaires nous obligent à la concision, elles ne nous condamnent pas à la sécheresse.
“ S’il faut de la sobriété dans l’élégance, il ne sous sera pas interdit de mettre de l’élégance dans la sobriété.”
Cette dernière phrase éclaire parfaitement la personnalité du Bâtonnier Jules DRUJON, faite de distinction, d’élégance et de mesure, avec à l’appui une culture profonde et solide lui permettant d’affronter avec rigueur et efficacité le plus compliqué des problèmes.
Mais il reviendra, une fois de plus, sur ce qu’il considère comme essentiel, le travail opiniâtre et persévérant
“ au prix duquel on devient maître de son art sans consentir d’abandon aux promesses d’un naturel facile. “
Et, inlassablement, il s’attachera à faire partager la conviction qui modela, certainement, sa vie professionnelle et selon laquelle :
“ pour le commun des esprits, la propriété, la précision, la clarté, l’harmonie du langage ne sont que le fruit d’une recherche laborieuse, d’une discipline sévère, d’une habitude patiemment contractée.”
Le second discours du Bâtonnier DRUJON fut prononcé l’année suivante, le 9 décembre 1896 et le thème en fut LE TEMPS.
Vaste sujet qui permettait les variations habituelles sur la fuite du temps et sa relativité, mais qui fut traité avec originalité, subtilité et humour.
On y trouve notamment cette phrase étonnante :
“Le désir ne doit jamais dire demain, mais l’espérance doit le dire toujours“.
Ce discours comme le précédent, permettra au Bâtonnier DRUJON, de reprendre, en les plaçant sur le terrain du temps, chacun des principes sur lesquels il avait réglé sa vie personnelle et sa vie professionnelle, mais d’une manière pragmatique, sous la forme de sages conseils prodigués par un ancien à ses jeunes confrères dont il louera et encouragera la générosité et les ardeurs des efforts tendus vers le but à atteindre.
“... ce but, il faut bien aussi vous le dire, vous n’êtes ni au moment ni même à la veille de l’atteindre ; il se dérobera à votre poursuite pendant un temps qui semblera long à votre impatience”.
Et d’évoquer, tout comme aujourd’hui nous le faisons en nous en plaignant, l’accélération du temps et la course effrénée vers le modernisme :
“ Nous vivons à une époque qui semble s’être proposé de supprimer le temps du nombre des conditions réputées nécessaires, jusqu’ici, à toute œuvre humaine… nulle production n’est aujourd’hui assez prompte, nul trajet assez rapide …”
Il décrira, alors, les inventions merveilleuses de la science, ces tentatives qualifiées de rêves audacieux et qui sont devenues des projets hardis, cette surexcitation de l’activité économique avec ses dangers, à force de tendre vers des résultats rapides dans toutes les branches de l’activité humaine et dans la conquête de tous les pouvoirs.
“ Quelque éloigné que soit le but, on voudrait le toucher sans faire la route… à peine parti, on s’étonne et bientôt on s’inquiète des lenteurs et des aspérités du chemin.
“ C’est contre ce péril qu’il faut vous mettre en garde.
“ Il faut bien vous pénétrer de l’idée que le temps est resté l’une des lois essentielles de ce monde et qu’il est l’un des éléments indispensables de toute œuvre utile et durable ..”
Paraphrasant ce que disait BUFFON
“ le génie est une longue patience “ , le bâtonnier DRUJON dira
“ la patience a plus de succès que le génie “.
Et sans méconnaître les succès qu’offrent les caprices de la fortune à quelques privilégiés par des abords plus faciles, des occasions plus promptes, des concours plus actifs, il soulignera que ces succès leur imposent un redoublement d’efforts comme pour justifier les faveurs de la fortune et pour compenser ses avances, en leur faisant une loi de progresser pour ne pas être accusés de déchoir.
Et reviendront, encore, dans son propos, les notions de travail, de patience, de laborieuse attente qui procurent l’étendue du savoir, les grâces du langage, la maturité des jugements, la modération de l’esprit, la dignité du caractère
"toutes ces qualités qui se développent et s’affermissent au contact de la vie et à l’épreuve du temps.”
Tels furent, donc, les sages paroles que prodigua le Bâtonnier Jules DRUJON à ses plus jeunes confrères, dans ce second discours qui marquait la fin de son bâtonnat.
Cette sagesse exprimée dans des termes que l’on pourrait croire inspirés des Livres Sapientiaux de la Bible et notamment des paroles de l’ECCLESIASTE, on la retrouvera dans les décisions rendues sous sa présidence par le Conseil de Discipline, appelé à juger le comportement professionnel de certains membres du Barreau.
Nous avons retrouvé et retenu l’une des ces décisions parmi d’autres et constaté qu’elle fut l’œuvre personnelle du Bâtonnier DRUJON.
Elle se distingue par une appréciation rigoureuse des règles de déontologie et aussi par une approche aussi réaliste qu’humaine de comportements susceptibles d’être, a priori, sévèrement jugés.
L’affaire qui nous intéresse a mis aux prises trois avocats du Barreau d’AIX.
Nous en donnerons les noms puisque les faits remontent à plus d’un siècle, s’étant déroulés en 1897.
Ces trois avocats étaient donc : Me Max JUVENAL (le père), Me AUBE et Me MILLE.
Ajoutons-y un autre personnage qui n’était pas avocat, une demoiselle Isabelle CREMIEU et donnons immédiatement une précision essentielle, cette demoiselle était ou avait été la maîtresse de Me MILLE.
Celui-ci avait dû, du moins pendant un certain temps, se montrer très généreux avec elle, puisqu’il l’aurait autorisé à faire certains achats en se faisant passer pour son épouse.
Jusqu’au jour, où Mlle CREMIEU ayant fait l’acquisition de plusieurs costumes et ayant demandé que la facture fût envoyée à Me. MILLe eut la désagréable surprise d’apprendre que celui-ci refusait de s’en acquitter.
La commerçante lésée déposa, alors, plainte pour escroquerie contre Mlle CREMIEU qui citée en correctionnelle ne se présenta pas et fut condamnée à deux mois d’emprisonnement, ce qui lui valut d’être arrêtée à AIX et conduite à MARSEILLE, entre deux gendarmes pour y être incarcérée.
C’est alors qu’elle confia ses intérêts à Me Max JUVENAL, avocat d’une probité exemplaire mais à la personnalité ardente, qui fit opposition au jugement de défaut, et obtint la libération de sa cliente après que celle-ci se fut acquittée des sommes dues.
L’affaire revint, donc, devant le Tribunal Correctionnel, Me MILLE étant cité comme témoin par la défense.
Il prétendit n’avoir jamais autorisé Mlle CREMIEU, dont il reconnut qu’elle avait été sa maîtresse longtemps auparavant, à se faire passer pour son épouse pour réaliser des achats, puis il brandit, devant le Tribunal et à l’étonnement de Me JUVENAL qui assistait sa cliente, une lettre écrite par ce dernier et dont il affirmait qu’elle constituait un véritable chantage.
Le Tribunal confirma sa précédente décision, mais appel fut interjeté et devant la Cour revint cette fameuse lettre dont Me JUVENAL déclara assumer toute la responsabilité pour l’avoir écrite, en effet, lui-même, à la demande de sa cliente, non pas à Me MILLE mais à un autre avocat, Me AUBE.
Le Procureur Général s’empara de cette déclaration et demanda au Bâtonnier de l’Ordre de poursuivre disciplinairement Me JUVENAL pour ce qu’il qualifiait de tentative de chantage.
C’est ainsi que fut saisi le Bâtonnier Jules DRUJON qui ouvrit la procédure disciplinaire, se fit désigner par le Conseil comme bâtonnier - rapporteur et organisa une confrontation entre Me JUVENAL et non pas Me MILLE, mais Me AUBE qui avait été le destinataire direct de la lettre litigieuse et l’avait remise ensuite à Me MILLE lequel en avait fait l’usage que l’on sait.
On perçoit immédiatement le caractère très délicat de la situation dans laquelle s’étaient placés ces trois avocats, au regard des règles professionnelles qu’ils étaient tenus d’observer.
La décision qui sera rendue par le Conseil de Discipline mais qui en réalité fut conçue et rédigée par le Bâtonnier DRUJON est un modèle du genre.
Un Bâtonnier de l’AN 2002 pourrait la reprendre à son compte, mot pour mot, pourvu d’avoir le même talent d’écriture et de pensée, en s’inspirant exactement des mêmes principes.
Essayons d’en extraire les principaux et meilleurs passages.
Tout d’abord et cela va de soi, la lettre litigieuse sera examinée dans son contenu et sa portée exacte.
Que contenait, en effet, cette lettre de si menaçant au point qu’elle ait été considérée comme une tentative de chantage ?
Et Me JUVENAL pouvait-il se permettre d’écrire une telle lettre, même à un confrère ?
La décision s’en expliquera clairement en rappelant un premier principe :
“ Considérant que, lorsqu’un avocat consent à se faire l’interprète des “prétentions de son client, il est tenu d’apporter à cet office, beaucoup de prudence et de mesure ; qu’il ne saurait, sans danger, épouser aveuglément les prétentions sur lesquelles les informations intéressées et souvent incomplètes qu’il reçoit, ne lui permettent presque jamais de porter un jugement assuré; qu’il ne doit pas, et pour les mêmes raisons, engager sa personnalité dans un débat, au point d’y contracter avec son client une solidarité compromettante.
Ce principe, toujours actuel, étant rappelé, la décision l’appliquera, en fait, à la lettre incriminée.
" Que si l’on considère la lettre de Me JUVENAL, à ce point de vue, il est permis d’en trouver le ton trop peu mesuré, les affirmations trop tranchantes et les instances trop personnelles .”
Mais, est-il ajouté, aussitôt,
“ il ne parait pas possible d’y reconnaître à un degré quelconque, les caractères d’un chantage.”
Que pouvait donc contenir cette fameuse lettre ?
La décision en fait rapidement l’analyse :
“Considérant, en effet, que Me JUVENAL se borne à exposer les prétentions de sa cliente ; sans doute il aurait commis une faute en se faisant l’interprète de prétentions qu’il eut connues comme mal fondées, mais que les prétentions de la demoiselle CREMIEU étaient, au moins, vraisemblables ...”
Cette dernière affirmation résultait des pièces qui avaient été produites, dont des correspondances de Me MILLE à Mlle CREMIEU et à certains fournisseurs.
L’analyse de la lettre se poursuit donc.
Il en résultait que Me JUVENAL avait dans cette lettre indiqué les moyens que sa cliente comptait employer si elle n’obtenait pas satisfaction intégrale, c’est-à-dire des dommages intérêts compensant la préjudice qu’elle avait subi, notamment pour son arrestation et son incarcération, mais elle allait jusqu’à annoncer qu’elle pourrait saisir d’une plainte le Procureur Général et le Bâtonnier de l’Ordre.
Sur ce dernier point, Me JUVENAL au cours de sa comparution, s’était justifié en indiquant n’avoir été que l’écho des intentions de sa cliente, afin de tempérer la nervosité de celle-ci qui menaçait de défigurer son ancien amant.
Mais ce qui déterminera la Conseil de Discipline à rejeter la plainte du Procureur Général , ce sera essentiellement la nature de la correspondance adressée par Me JUVENAL à Me AUBE, c’est-à-dire, une correspondance échangée entre deux avocats.
Le principe de la confidentialité de cette correspondance sera affirmé avec rigueur et fermeté, comme il l’est d’ailleurs, aujourd’hui.
“ Considérant qu’il n’est pas possible, tout d’abord, de ne pas regretter les conditions dans lesquelles la lettre incriminée a été livrée à la discussion.
“ Qu’on ne saurait apprécier la production de cette lettre par Me MILLE.
“Que celui-ci qui n’était pas personnellement destinataire de la lettre et ne la possédait qu’en vertu de la confiance que Me AUBE lui avait témoignée en la lui communiquant, était garant du secret, sous la foi duquel elle avait été écrite par un avocat à l’un de ses confrères, et qu’il commettait un abus manifeste en faisant de cette lettre un emploi contre lequel son auteur devait être protégé par le caractère rigoureusement confidentiel de la correspondance entre avocats.”
Telle fut la décision rendue par le Conseil de Discipline, lavant Me JUVENAL de l’accusation dont il avait été l’objet, décision marquée au coin du bon sens, de l’équité et reposant sur des principes déontologiques indiscutables, œuvre, il faut encore le souligner, du Bâtonnier Jules DRUJON.
Disons encore, pour comprendre les raisons pour lesquelles Me AUBE avait cru devoir communiquer à Me MILLE la lettre litigieuse, que les deux avocats étaient cousins mais que Me AUBE avait affirmé, qu’ en aucun cas, il n’avait autorisé Me MILLE à se servir de cette correspondance dont il n’avait pas pensé, lui-même, qu’elle pouvait être considérée comme une tentative de chantage.
Relatons encore la décision que dut prendre le même Conseil de Discipline, toujours présidé par le Bâtonnier Jules DRUJON, en une toute autre circonstance.
Il s’agissait, cette fois, de la visite à AIX du Président de la République.
Cette visite devait avoir lieu le 8 mars 1896.
Quelques jours auparavant, le Sous-Préfet avait informé le Bâtonnier, par une lettre circulaire, que le Président de la République recevrait, lors de sa visite les autorités civiles et militaires et les corps constitués.
Le Bâtonnier réunit aussitôt le Conseil de Discipline pour l’en informer et prendre une décision à ce sujet.
La visite d’un chef d’Etat avait toujours, en effet, été l’occasion d’une délibération de la part des avocats d’AIX, pour des raisons de préséance, afin de vérifier que le rang dévolu dans les cérémonies à l’Ordre des Avocats, était bien celui qui lui revenait.
Il n’en avait pas été déjà ainsi lors de la visite à AIX du Prince -Président en 1851 et le Bâtonnier de l’époque ainsi que son Conseil de l’Ordre avaient refusé de participer aux manifestations organisées à cette occasion.
Dès l’ouverture de la réunion du Conseil de Discipline, réuni le 4 mars 1896, le Doyen de l’Ordre Me ARNAUD demanda la parole.
Selon lui, une grave question de principe se trouvait posée.
En effet, dans la lettre circulaire du sous-préfet, les avocats n’étaient rangés dans aucune catégorie.
Il affirma, donc, que ce serait porter atteinte aux règles fondamentales de la constitution de l’Ordre que de prendre place parmi les fonctionnaires ou les corps dépendant des diverses branches de l’administration publique.
Son avis était, dès lors, que le Barreau ne devait, en aucun cas, participer à la réception du Président de la République.
Le Bâtonnier DRUJON fut d’un avis contraire.
Il estima que la présence de l’Ordre lors de la visite présidentielle n’était qu’un acte de déférence vis à vis du Chef de l’Etat, représentant la nation elle-même et qu’à son avis ce ne serait pas porter atteinte à l’indépendance du barreau que de saluer celui au nom duquel la justice était rendue.
Le Conseil de Discipline fut très partagé.
La majorité fut pour l’avis exprimé par le Doyen ARNAUD.
Le Bâtonnier DRUJON se trouva pour la première fois et dernière fois en minorité.
Il ne lui déplut certainement pas que son Conseil ait adopté cette position de fierté et d’indépendance à l’égard des pouvoirs publics.
Peut-être en son for intérieur était-elle celle qu’il aurait lui-même adoptée si sa qualité de Bâtonnier chargé de représenter l’Ordre à une cérémonie officielle ne l’en avait pas, quelque peu, empêché ?
Il savait, très certainement que, dans les temps les plus reculés et notamment à l’époque des Parlements, cette question de préséance avait paru d’une telle importance qu’elle avait provoqué incidents et contestations, tellement les avocats étaient jaloux de leur rang et de leur place dans les cérémonies auxquelles ils devaient participer.
Sa connaissance de l’histoire du Parlement de Provence avait dû lui remettre en mémoire ce qu’écrivaient, à ce sujet, dans la correspondance qu’ils avaient échangées, en 1720, Me DE CORMIS et Me SAURIN, deux avocats appartenant au Barreau d’AIX-EN-PROVENCE :
“ Les questions de préséance et sur choses honorifiques ne sont pas toujours des questions de vanité et de superbe ; elles décident quelquefois du fond et veulent dire que telle fonction est aussi respectable ou plus respectable qu’une autre….”
Mais qui était donc le Président de la République dont la visite à AIX était annoncée pour le 8 mars 1896 ?
La délibération du Conseil de l’Ordre n’indiquait pas son nom mais il est facile de savoir que le Président en exercice, à cette date, était… Mr Félix FAURE.
Ce nom prêtera immédiatement à sourire car l’on sait quelle fut la fin, un peu plus tard, de ce Président dont la mort soudaine, intervenue dans des conditions qui firent scandale, fut suivie d’une importante agitation politique, laquelle valut à Paul DEROULEDE une condamnation à dix ans de bannissement.
Qui pouvait prévoir cependant, en 1896, un tel dénouement, alors que la Ville d’AIX était toute honorée de recevoir un si illustre visiteur ?
Précisons que le Barreau ne fut pas tout à fait absent de la réception du Président de la République, puisque celui-ci fut reçu officiellement par le Maire de la Ville qui n’était autre … que le Bâtonnier Benjamin ABRAM dont on peut lire, dans le MEMORIAL d’AIX du 12 mars 1896, le discours qu’il prononça à cette occasion.
Fermons cette longue parenthèse qui nous a permis de faire revivre un tout petit pan de l’histoire d’AIX et brûlons quelque peu les étapes de la vie professionnelle du Bâtonnier Jules DRUPON.
Les années passent et voilà déjà qu’arrive le cinquantenaire de son activité d’avocat au sein du Barreau aixois.
Ce cinquantenaire que les Hébreux appelaient JUBILE et que d’autres ont nommé les noces d’or avec la profession sera donc célébré le 7 novembre 1925.
L’initiative en reviendra au Bâtonnier GABRIEL-ARNAUD qui conduira au domicile du Bâtonnier DRUJON une délégation d’avocats, afin de lui exprimer le sentiment de profond attachement et de vive admiration ressenti par le Barreau tout entier.
Il dira combien il était heureux de saluer, au nom de ses confrères, ce demi-siècle pendant lequel son ancien maître n’avait cessé d’illustrer son barreau par ses hautes vertus et son immense talent.
Notons qu’à l’époque, et parfois encore aujourd’hui, l’usage voulait que, lors de la célébration d’un cinquantenaire professionnel, on se rendît en délégation, Bâtonnier en tête, au domicile même du jubilaire, qui accueillait ses confrères dans ses salons et recevait leur hommage.
Mais ne sommes-nous pas allés trop vite ?
De l’inscription au Barreau d’AIX jusqu’au bâtonnat, vingt années s’étaient écoulés et trente années encore, entre le bâtonnat et le jubilé.
Une vie entière que l’on aurait voulu mieux connaître, mais que nous ne pourrons découvrir que par bribes, à la faveur de tel document ou de tel discours.
Nous savons ainsi que le bâtonnier Jules DRUJON fut un véritable patriarche, à la tête d’une famille très nombreuse, qui comptait, en effet, douze enfants dont le plus jeune deviendra lui-même le bâtonnier Jean DRUJON et ,après lui, son fils, le bâtonnier François DRUJON, actuel bâtonnier en exercice du Barreau d’AIX, en attendant le bâtonnat d’un autre de ses fils, Me Jean - Rémy DRUJON.
Qu’avons-nous encore appris sur le Bâtonnier Jules DRUJON ?
Qu’il fut poète et musicien !
On ne dira pas assez que la profession d’avocat, malgré toutes les servitudes qu’elle engendre et peut-être, d’ailleurs, à cause d’elles, laisse apparaître chez ceux qui l’exercent d’incontestables talents artistiques, littéraires et bien d’autres.
Tel avocat s’adonnera à l’art de l’écriture et deviendra écrivain ou auteur dramatique, ou amateur de bel canto ou encore peintre de talent, assez souvent musicien, sans compter la politique, les sports et même, cela s’est vu, comédien.
Jules DRUJON était donc poète et musicien.
Il devait être aussi, certainement, philosophe car pour élever une famille de douze enfants, la philosophie doit être un indispensable recours.
L’ACADEMIE se devait, évidemment, de l’accueillir, non pas l’ACADEMIE FRANCAISE, siégeant sous la COUPOLE, mais celle d’AIX-EN-PROVENCE dite l’ACADEMIE DES SCIENCES, AGRICULTURE, ARTS ET BELLES - LETTRES siégeant dans un musée, le Musée ARBAUD et accueillant en son sein toute l’élite intellectuelle de la Cité du ROI RENE.
Jules DRUJON y fut admis le 23 mai 1911 au fauteuil du Vicomte de SELLES dont il fit l’éloge, dans son discours de réception prononcé en séance solennelle, à la Mairie d’AIX, le 19 janvier 1912.
Ce discours fut un modèle de modestie, le récipiendaire s’effaçant complètement derrière le personnage dont il devait occuper le fauteuil ; ce qui peut paraître normal dans un discours de cette nature, mais Jules DRUJON sut y ajouter cette finesse d’esprit et cette pointe d’humour que l’on apprécie toujours.
Se demandant à quel titre, il pouvait avoir été appelé à faire partie de l’Académie dite des SCIENCES, AGRICULTURE, ARTS et BELLES-LETTRES, il avoua son incompétence dans la plupart des domaines couverts par cette appellation :
“ De l’AGRICULTURE, confia-t-il,
je crains de n’avoir pas beaucoup d’autres notions que celles qu’ont pu me laisser quelques vers des GEORGIQUES.
“ Dans le domaine des ARTS, celui d’entre eux auquel j’ai voué, jadis, un culte strictement privé m’a laissé un peu en deçà des nouveautés de SCHUMAN et fort insensible aux beautés compliquées de la musique moderne.
“ Peut-être les loisirs d’une existence moins enchaînée aux obligations d’une profession exigeante m’auraient-ils permis de suivre ce que, dans ma jeunesse, sous l’inspiration de maîtres indulgents, j’ai cru reconnaître comme une inclination pour les BELLES LETTRES.
“ Restaient les SCIENCES…”
Le nouvel académicien dût avouer que c’était là, encore moins qu’ailleurs, son domaine de compétence ; ajoutant qu’il allait se dispenser de s’arrêter davantage sur un sujet que PASCAL avait déclaré haïssable, pour s’efforcer de faire revivre par la parole et la pensée tous les mérites de celui dont il avait la charge agréable de faire l’éloge et qui avait été, lui, un véritable expert dans le domaine des SCIENCES.
Mais c’est par la réponse de Me de BONNECORSE, lui-même avocat à la Cour et président de l’Académie, que fut comblé notre désir, jusque là insatisfait, d’en savoir plus sur le Bâtonnier Jules DRUJON.
Nous devons à l’extrême amabilité de Monsieur MAUREL, conservateur du Musée ARBAUD, d’avoir eu connaissance de l’intégralité de ce discours en réponse à celui du récipiendaire.
Tout ce que nous savions par bribes nous fut ainsi révélé d’une manière plus complète et plus précise.
Nous savions que Jules DRUJON était musicien, mais sans plus.
Le discours de Me de BONNECORSE nous en donna confirmation.
Le bâtonnier Jules DRUJON jouait de l’orgue avec un art consommé et il y avait de lui des compositions musicales que ses amis auraient voulu voir éditées tandis que sa modestie s’y refusait.
C’est ainsi qu’il avait composé un menuet en ré majeur, qualifié par certains de petit chef-d’œuvre.
Et alors que l’on affirmait qu’il était fait pour interpréter la grande musique sur le roi des instruments, il s’évertuait à accompagner chaque dimanche, sur le plus modeste des instruments, les voix inexpérimentées d’enfants malhabiles.
On savait aussi qu’il versifiait agréablement mais qu’il cachait soigneusement ses œuvres poétiques auxquelles il n’attachait, disait-il , que l’importance d’un aimable délassement de même qu’il se défendait de toute activité littéraire, ne nourrissant guère de tendresse pour ceux qu’il appelait avec ironie “ les faiseurs de livres “.
Cela lui avait valu quelques reproches, amicalement formulés :
“ N’avez-vous pas été quelquefois pris de mélancolie en songeant que, de tout ce que vous avez dit, au cours d’une existence si remplie, rien ne restera ? De toutes les bonnes pensées, de toutes les bonnes paroles que vous avez jetées au hasard du débat judiciaire, nul ne pourra profiter, hormis ceux qui les ont entendues !
" Parmi tous les genres d’éloquence, il n’en est pas de plus éphémère que l’éloquence judiciaire.
“ Ne suis-je donc pas en droit de vous demander de songer un peu à ceux qui, ne vous ayant pas entendu, vous liraient cependant avec tant de fruit ?....”
Ce reproche nous le faisons nôtre, car combien auraient été précieux les écrits du bâtonnier DRUJON s’ils étaient parvenus jusqu’à nous, sachant que sa plume devait être aussi alerte, aussi vivante, aussi riche que l’étaient son éloquence et sa maîtrise de la parole.
Le Bâtonnier Jules DRUJON dont nous savons maintenant, bien que d’une façon encore incomplète, que ses occupations et responsabilités tant professionnelles que familiales devaient suffisamment remplir ses jours et même ses nuits, avait-il été tenté par ce démon qui s’attaquait, à l’époque, à tant d’avocats : celui de la politique ?
Il faut croire qu’un jour ce démon tentateur le tira par la manche non pas pour satisfaire des ambitions au niveau national mais pour s’intéresser quelque peu à la politique locale, autrement dit aux affaires municipales.
Le Bâtonnier Jules DRUJON, catholique sincère et convaincu, homme de convictions, notable, jouissant d’une réputation irréprochable pouvait, en effet, être appelé à défendre ses idées pour le bien-être de ses concitoyens aixois.
Nombreux avaient été, déjà, les avocats et plus particulièrement les bâtonniers soucieux de parvenir aux fonctions de premier magistrat de la ville.
C’est ainsi qu’avaient été élu maires d’AIX-EN-PROVENCE, le bâtonnier Jessuda BEDARRIDE en 1848, le bâtonnier Benjamin ABRAM en 1888 ; le bâtonnier Joseph CABASSOL le sera, également, en 1902, d’autres encore, sans doute, qui briguèrent ces fonctions ou qui, plus nombreux encore y furent mêlés comme conseillers municipaux.
Mais il y avait aussi des élections sur le plan départemental pour des sièges au Conseil Général des Bouches-du-Rhône.
Ce sont ces élections qui tentèrent, tout d’abord, en 1889, Me Jules DRUJON, qui n’était pas encore bâtonnier.
A cette époque, il régnait à AIX et dans la région une certaine agitation et les passions étaient vives, autour des questions scolaires et des laïcisations que préconisaient et poursuivaient les républicains.
La ville d’AIX se passionnait alors autour d’un procès entre le gouvernement et l’archevêque d’AIX, Monseigneur GOUTHE - SOULARD, que
“ les gens du pouvoir considéraient comme un abominable fanatique “ et que les catholiques aixois tenaient pour être un homme excellent et charitable.
C’est dans une telle ambiance que se déroulèrent les élections cantonales de 1889, Me Jules DRUJON se présentant sous l’étiquette de “ conservateur “ contre le candidat dit “ républicain “.
La lutte pour le résultat final s’avéra serrée en raison de l’égalité des forces en présence.
ME Jules DRUJON ne fut pas élu, son concurrent Me BARON, également avocat, ayant obtenu la majorité d’extrême justesse (11 voix de différence).
Par contre , Me DRUJON fut élu conseiller municipal bien que faisant partie de l’opposition, sa liste ayant été battue par celle du Maire Benjamin ABRAM.
Mais même dans l’opposition, Jules DRUJON eut l’occasion de manifester sa loyauté et d’accorder son concours à la majorité dans des circonstances qui exigeaient l’union de tous autour du Maire.
Un grave problème s’était posé à la ville d’AIX, celui de la garnison que l’autorité militaire menaçait de faire disparaître si des constructions nouvelles n’étaient pas édifiées afin d’y recevoir un troisième bataillon.
Aucun accord n’avait pu intervenir à ce sujet entre la ville et l’état-major qui refusait la condition selon laquelle, disait le Maire
“ nous ne donnerions pas au génie militaire, l’argent nécessaire à la nouvelle caserne tant que le bataillon ne serait pas installé à AIX”.
La démission du Maire et du conseil municipal fut, dès lors, envisagée et tous les conseillers municipaux se déclarèrent d’accord pour rendre leur mandat.
Me Jules DRUJON, au nom de l’opposition, fit la déclaration suivante :
“ La minorité ne s’est jamais séparée de la majorité quand il a été “question d’agir dans l’intérêt de la ville ; elle s’y joint entièrement, aujourd’hui encore, en donnant sa démission et en déclarant renouveler l’approbation qu’elle a déjà donnée à la conduite de M. le Maire, à l’occasion de cette malheureuse affaire.”
Fort heureusement la crise fut dénouée, le nouveau bataillon rejoignit AIX et de nouvelles conventions furent passées avec l’autorité militaire.
Me DRUJON, porte-parole der la minorité municipale se révéla donc un citoyen élu, conscient de ses responsabilités, en y apportant son sens de la mesure et de l’équilibre nécessaire.
Il faut, à ce sujet, constater qu’il ne régnait tout de même pas, dans cette bonne ville d’AIX-EN- PROVENCE, une excellent ambiance.
L’archevêque d’AIX, dont nous avons déjà parlé avait laissé entendre en phrases sibyllines que
" tout bon chrétien devait s’abstenir de voter pour les fonctionnaires, les étrangers et surtout les juifs.”
Ces propos avaient été rapportés par la presse aixoise et notamment par le MEMORIAL d’AIX du 1er mai 1892.
Mais ajoutons que, dans ce même numéro, LE MEMORIAL reconnaissait
“ l’attitude sage et correcte que MM. VIEIL et DRUJON (conservateurs) ont gardé pendant leur mandat municipal.”
Malheureusement la situation devait devenir beaucoup plus conflictuelle et passionnée lorsque éclata l’affaire DREYFUS, trois ou quatre ans plus tard, et le maire Benjamin ABRAM fut renversé et remplacé à la tête de l’hôtel de ville par le conseiller général du canton Nord, Maître Gabriel BARON.
Dans cette époque troublée et agitée, si l’on essaie de suivre le parcours, sur le plan des affaires municipales, du bâtonnier DRUJON, on constate qu’il persiste à se présenter aux élections successives et que s’il est élu, il fera toujours partie de la minorité qu’ il s’efforcera de rendre constructive, intervenant souvent de toute son autorité pour apaiser les esprits et résoudre les conflits, tout en défendant ses convictions et les valeurs essentielles auxquelles il était profondément attaché.
On peut supposer, ainsi, qu’il intervint pour exprimer la volonté des conservateurs de ne pas faire d’opposition, voire aider même au succès les candidats présentés qui ne s’étaient jamais déclarés hostiles aux catholiques, tout en reprochant aux républicains d’avoir tout fait pour obtenir la suppression de la faculté de théologie, en 1885,bien qu’ayant par ailleurs conservé une faculté protestante, des séminaires protestants et juifs et supprimé toute allocation aux séminaires catholiques.
Passons rapidement sur la situation à AIX-EN-PROVENCE, en pleine affaire DREYFUS.
La lecture de la presse aixoise nous permet, simplement, de constater qu’ AIX, ville bourgeoise, condamnait dans sa majorité le
“ traître DREYFUS “ et développait une vague d’antisémitisme dont devait être victime, électoralement, ainsi que nous l’avons déjà dit, le maire Benjamin ABRAM dont, au surplus, la qualité de franc-maçon n’avait pas favorisé la réélection.
Nous avons du mal à imaginer que le bâtonnier Jules DRUJON ait pu s’associer à une telle campagne et qu’il ait pu soutenir dans ses ambitions le nouveau maire, Me BARON, qui avait profité du contexte ambiant pour accéder aux fonctions de maire de la ville.
Nous relevons qu’au contraire, lorsque Me BARON connut rapidement des difficultés, notamment avec son premier adjoint M. BERNARD, qu’il soupçonnait d’être l’auteur de certains articles publiés contre lui dans un journal marseillais, un jury d’honneur fut constitué par le conseil municipal qui désigna, pour en faire partie, le bâtonnier DRUJON.
Cela se termina par les excuses que dut présenter Me BARON à son premier adjoint et nul doute que le Bâtonnier DRUJON contribua, grâce à son influence, à cette solution de sagesse et d’apaisement.
Mais nous avons le sentiment d’être allé trop loin dans l’analyse des activités politico-municipales du Bâtonnier DRUJON dont les insuccès électoraux, dans ce domaine furent traduits, avec indulgence, dans le discours académique et en réponse que nous avons déjà évoqué de Me De BONNECORSE :
“ Le devoir vous est encore apparu sous sa forme la plus noble... sous la forme de la candidature électorale ; vous n’avez pas cru devoir vous dérober, vous avez bu le calice jusqu’à la lie, les électeurs n’ont pas voulu de vous –tant pis pour les électeurs– mais ils vous ont appris la bassesse de certaines combinaisons politiques et l’ingratitude.”
Exit donc le désir du bâtonnier DRUJON de maintenir son concours à la défense des intérêts de ses concitoyens, ayant certainement mieux à faire, en s’attachant davantage aux œuvres sociales dont il assumait la charge, faisant preuve à cet égard d’un dévouement et d’un désintéressement des plus louables.
N’y avaient-ils pas aussi l’activité professionnelle, la charge d’une très nombreuse famille, et bien d’autres occupations susceptibles à elles seules de remplir très largement la vie d’un homme ?
S’il s’était écoulé vingt années entre son inscription au barreau d’AIX et le bâtonnat, puis trente années encore entre le bâtonnat et le cinquantenaire professionnel célébré, nous l’avons vu, le 7 novembre 1925, il s’écoula à peine un peu plus d’une année entre ce cinquantenaire et le décès du Bâtonnier Jules DRUJON.
Mais il laissait derrière lui tout un héritage de principes et de valeurs sur lesquels avait reposé toute son existence.
Son fils Jean DRUJON était déjà prêt à prendre en mains cet héritage et à maintenir la continuité, sur le plan professionnel et familial, d’une prestigieuse lignée que l’on peut qualifier, sans risque d’exagération, de véritable dynastie, la dynastie des DRUJON, connue aujourd'hui sous le nom de DRUJON D’ASTROS.
DOCUMENTS CONSULTES :
- REGISTRE DES DELIBERATIONS DU CONSEIL DE L’ORDRE
- ARCHIVES MUNICIPALES
- THESE DE DOCTORAT DE MLLE ALLEGRE-PROVENCAL MARIE-LOUISE SUR “ LE CHOIX DES ADMINISTRATEURS LOCAUX POUR LA POPULATION AIXOISE DE 1870 A 1970 “
- LES ARCHIVES DE L’ACADEMIE D’AIX SE TROUVANT AU MUSEE ARBAUD ET NOTAMMENT LE DISCOURS EN REPONSE DE ME DE BONNECORSE, LORS DE LA RECEPTION A L’ACADEMIE DU BATONNIER JULES DRUJON
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