Pourquoi ce plaidoyer en faveur d'anciens dont la carrière a été plus ou moins réussie et qui se sont investis dans la formation des futurs ou des jeunes avocats ou qui, encore, participent aux activités ordinales de leur barreau ?
Tout simplement, parce qu'ils sont ou ont été quelque peu malmenés par des générations montantes qui se permettent, trop souvent, de faire des gorges chaudes des travers, vrais ou faux de ces vieux avocats.
Ne cherchons pas très loin et prenons, pour commencer, la toute récente publication de la FEDERATION NATIONALE DES UNIONS DE JEUNES AVOCATS, le N° 82 du mois de Décembre 2001.
On y trouve à la rubrique
" BILLETS D'HUMEUR " un article signé par Bruno GALY, de l' U.J.A. de CHARTRES , ancien président de la F.N.U.J.A., article intitulé
" LES PETITS PLAISIRS DU METIER D'AVOCAT ".
Il s'agit, certes, d'un article qui se veut humoristique (l'est-il vraiment ?) dont l'auteur qui rêvait monts et merveilles en entrant dans la profession d'avocat (alors qu'il était précédemment dans les assurances), et notamment d'acquérir une BENTLEY (sic), s'aperçoit que les choses ne sont pas aussi faciles qu'il l'avait cru et que, financièrement, il lui est impossible de s'en sortir, compte tenu de toutes la charges qui pèsent sur lui.
Il exprime, donc, sa déconvenue (et on le comprend si l'on en juge par ses ambitions), son amertume, la perte de ses illusions, en proie qu'il est aux exigences du Trésor Public, de l'Urssaf, de la C.N.B.F. …
C'est alors qu'il fait intervenir dans son article un vieil avocat qu'il appelle (remarquons son humour)
"le Bâtonnier BRELOQUE" et lui prête le discours suivant :
"Vous exagérez, s'insurge le Bâtonnier BRELOQUE, accablé d'honneurs, que l'indignation fait se tordre sur son fauteuil, au péril de ses hémorroïdes "
Et Bruno GALY de lui répondre :
" D'accord, papy, j'ai tort. Je retire la C.N.B.F de mon tableau préhistorique.
Et la conversation se poursuit :
"Quel beau métier", bougonne dans son dentier, papy radouci !
"Quel apostolat !" lui répondis-je.
" Que de satisfactions, il me donne", ajoute papy !
"Pas financières, je dis.
" Ne pensez pas tout le temps à l'argent, rétorque-t -il, lui qui est plein de sous ."
Ce dialogue a dû faire sourire les jeunes lecteurs de la revue de la FNUJA, à bon compte évidemment, mais les sourires des plus anciens, notamment bâtonniers, ont nécessairement dû être quelque peu coincés par leurs dentiers ou empêchés par l'un de ces désagréments mal placés que ce même dialogue a eu le bon ton d'illustrer.
Mais nous ne voulons pas dramatiser; le trait est très chargé, sans doute et le portrait très caricaturé. Encore que .....
N'oublions pas la fin de l'entretien imaginé par notre jeune confrère.
Ayant décidé de se retrouver devant une bonne table
"sur une idée de Papy", vient le moment de l'addition:
"A la fin du repas quant la douloureuse est arrivée, il a pris un air absent. BRELOQUE est un radin notoire. Bonne poire, j'ai payé....".
C'est, évidemment, du niveau d'une Revue ou d'une Nuit du Palais où tous les coups sont permis.
Nous manquerions, nous-même, du plus élémentaire humour si nous y attachions plus d'importance.
N'empêche que certains autres, sur le même sujet, ont eu la dent encore plus dure.
Dans son premier livre
"MON INTIME CONVICTION" notre très illustre confrère, Me Paul LOMBARD qui, depuis est devenu lui-même un "ancien", raconte ses premières expériences de jeune avocat :
"Celui qui entre en défense comme on entre en religion a droit à la litanie des souvenirs de famille que viennent lui réciter à la Conférence du Stage ou dans les réunions de colonnes, les caciques et les ratés baptisés pudiquement "les anciens". Ces anciens-là essaient de meubler leurs loisirs et de prendre une revanche sur l'échec, en s'efforçant d'éblouir l'inexpérience par l'étalage de leur talent discutable et d'ailleurs discuté. Ils président avec l'autorité des colonels en retraite les concours qui font du jeune stagiaire un secrétaire de la Conférence…"
On a bien lu "les caciques et les ratés baptisés pudiquement "les anciens".
Nous y reviendrons, bien sûr, après avoir évoqué un épisode de la vie professionnelle aixoise, une sorte de rencontre animée par des magistrats et des avocats.
L'un de ces derniers, de surcroît jeune et brillant professeur de droit, avait été invité à parler des projets de réforme du Code Pénal, alors en discussion.
Il avait évoqué les travaux des commissions chargées de procéder à l'étude des propositions de réforme et insisté sur le fait que si les travaux n'avançaient pas, malgré le temps écoulé, c'était parce que ces commissions étaient surtout composées de vieux professeurs de droit qui, bien sûr, n'envisageaient qu'avec réticence de modifier les bons vieux textes, sur lesquels avait reposé tout leur enseignement.
Et il ajoutait que lorsqu'il évoquait ces retards et ceux qui en étaient responsables, ses étudiants partaient d'un grand éclat de rire, imaginant fort bien, à en croire leur jeune professeur, ces vieux personnages chauves et branlants auxquels on avait cru devoir faire appel.
Il n'était pas question de dentiers, ni d'hémorroïdes, bien sûr , mais on n'en était pas tellement éloigné.
Et voilà, concluait-il, pourquoi la réforme n'avançait pas !
Alors se leva un vieil avocat, un de ces anciens, ancien bâtonnier précisément et même Doyen de son Ordre.
Il ne s'était senti nullement déplacé au milieu des jeunes confrères qui, nombreux, l'entouraient, habitué qu'il était de les rencontrer en d'autres lieux où il avait participé à leur formation.
Il s'adressa au jeune conférencier et lui dit :
" Cher confrère et ami, avouez qu'il n'était pas difficile de faire rire vos étudiants comme vous avez fait rire les plus jeunes parmi ceux qui vous ont écouté aujourd'hui. N'avez-vous pas, cependant, forcé le trait et caricaturé ces vieux professeurs, ce qui vous permettait d'obtenir un succès facile, en imputant à leur grand âge, le ralentissement subi par les projets de réforme ?
"Ces professeurs sont certainement âgés mais ce sont très certainement aussi des sages, choisis en raison de leur expérience.
"Croyez-vous qu'ils ralentissent les travaux parce qu'ils demandent une plus grande étude des projets ?
"Souvenez-vous des vers de Victor HUGO dans BOOZ ENDORMI
"Les femmes regardait BOOZ plus qu'un jeune homme
"Car le jeune homme est beau mais le vieillard est grand.
…
"Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens
"Mais dans l'œil du vieillard on voit de la lumière."
Les rieurs furent, finalement, du côté du vieil avocat qui avait, si bien, mis chacun à sa place.
Que faut-il en conclure ?
Tout simplement, que cessent les railleries, les bons mots, les allusions déplaisantes à l'égard des anciens de la part de certains qui, aussi jeunes qu'ils soient aujourd'hui, ne tarderont pas à acquérir la patine des avocats d'expérience et à qui on souhaite qu'un jour on les qualifie de "grands anciens".
Ce qui d'ailleurs est encore plus navrant, au-delà de ce qu'expriment certains jeunes avocats qui, souvent, sont entrés dans la profession par des voies parallèles, c'est l'appréciation que se permettent quelques hauts magistrats, ainsi que le triste exemple en a été donné par l'un d'eux, au sommet de la hiérarchie de la Cour d'Appel d'AIX-EN-PROVENCE qui, alors qu'un renvoi pour raison de santé lui avait été demandé par l'avocat d'une Compagnie d'Assurances, avait lancé de son siège
"que celles-ci faisaient vivre dans le confort des Bâtonniers cacochymes et valétudinaires".
Propos particulièrement cruels, prononcés en audience publique, qui visaient l'un de ces anciens bâtonniers prestigieux, vénéré de tous, qui n'était ni cacochyme ni valétudinaire.
Un vieux cacique, donc !
L'expression a pris un sens péjoratif, celui d'un vieux chef qui n'a plus aucun pouvoir mais qui se permet encore de prononcer des propos sentencieux et d'un autre temps.
Rappelons que le mot cacique est d'origine espagnole et qu'il désignait les chefs des tribus de l'Amérique Centrale.
Il ne désigne plus, aujourd'hui semble-t-il ,que le premier au Concours de l'Ecole Normale.
Nous n'allons pas tomber dans le piège qui consisterait, comme on le fait encore dans les grands discours de rentrée solennelle, à glorifier plus qu'il ne le faudrait le rôle joué par les avocats qui, ayant effectué une longue carrière, ont été plus ou moins associés à toutes les tribulations et avatars de la profession d'avocat pour en éviter ou au moins en atténuer les conséquences.
Mais soyons très clairs ! Ce ne sont pas les plus favorisés et beaucoup d'entre eux ne sont pas "pleins de sous".
Et si certains bénéficient légitimement d'une plus ou moins grande aisance, ils la doivent à des décennies et des décennies de travail acharné.
La seule et vraie question qui doit se poser est la suivante : quel rôle peuvent encore jouer les "anciens" qu'ils exercent encore leur profession ou qu'ils l'aient déjà quittée, du moins pour ceux qui s'intéressent vraiment à la vie des Barreaux ?
Ce rôle reste essentiel, le jeune Barreau devrait en avoir conscience.
Certes, tout va très vite aujourd'hui, tout se démode à une allure vertigineuse ; on modernise, on actualise, on s'aligne, on anticipe, rien ne devrait pouvoir arrêter le mouvement en avant … sauf peut-être quelques-uns de ces anciens qui tentent d'élever des garde-fous (au sens littéral) et de préserver ce qui peut encore subsister des valeurs pour lesquelles ils ont consacré leur vie entière.
Nous nous garderons, par dessus tout, d'adopter un ton solennel et pontifiant.
Nous avons voulu tout simplement user de notre droit de réponse à l'encontre des propos que se permettent de tenir certains et dont nous avons donné quelques exemples.
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