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La déontologie

La Déontologie au quotidien par Monsieur le Bâtonnier Charles COHEN
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Article n°57 > L’IMAGE DE MARQUE DE L’AVOCAT OU TEL QU’EN LUI-MEME UN JOURNALISTE LE VOIT

L’image de marque de l’avocat - que l’on nous pardonne cette appellation commerciale et la familiarité de ce qui va suivre - se trouve , une fois de plus, mise en cause .
Un journaliste vient de communiquer ses impressions d’audience, dans un quotidien provençal, sur la justice correctionnelle et ses principaux acteurs, sous le titre “Galerie de portraits“. Avec un don d’observation auquel il faut rendre hommage, son article s’évertue à donner à chaque avocat observé une étiquette traduisant sa personnalité ou sa manière de plaider. C’est ainsi qu’il rangera les avocats dans diverses catégories. Contentons-nous de les énumérer : - le brillant qui ne gagne pas toujours - le besogneux autrement dit le tatillon - le teigneux qui s’en prend à la partie adverse pour la pousser à la faute -le brouillon sympa, celui qui ne connaît pas spécialement le dossier - le clown qui prend la salle d’audience pour un café-théâtre et joue les comiques - l’illuminé qui se lance dans de grandes tirades métaphysiques - le pince-sans-rire qui a recours à des euphémismes plus gros que lui - l’interminable qui n’arrive pas à conclure - l’agaçant qui répète “ effectivement” tous les trois mots -et enfin, le timide qui finit ses phrases dans un souffle Belle galerie de portraits qui n’est pas sans humour ni sans une certaine vérité . Mais comment se fait-il qu’en dehors des avocats décrits dans cette galerie et qui sont tous affectés de certains défauts, notre journaliste n’ait pas constaté qu’il y avait aussi d’autres avocats, les sérieux, les dévoués, les compétents, les émouvants, les efficaces et bien d’autres. Des avocats dont on ne pourrait pas dire, comme l’affirme la fin de l’article pour les autres ,que le président du tribunal a du les subir sans rien montrer de ses sentiments, faciles pourtant à deviner. Reprenons cette Galerie de Portraits dessinés , comme l’aurait fait DAUMIER lui-même, par notre journaliste . Et tout d’abord LE BRILLANT, ce qui veut dire que chez lui la forme l’emporte sur le fond, donc le superficiel , qui ne gagne pas toujours, en effet, loin de là car être brillant ne suffit pas, l’illusion produite se dissipe très vite et les questions de fond subsistent sans avoir trouvé de réponse . Mais le client profane le choisira tout de même tant il est vrai que ce qui brille et que l’on prend pour de la lumière attire plus que ce qui est porteur d’ombre bien que celle-ci puisse cacher une personnalité combien plus sûre et efficace. Les media malheureusement se chargeront de louer l’un et d’oublier l’autre. Voyons maintenant le BESOGNEUX. Est-il bien le tatillon que l’on prétend ? Est souvent traité de besogneux celui qui prend très soin de ce qu’il entreprend, qui s’y consacre pleinement, n’omettant aucun détail et soucieux, lorsqu’il est avocat, de présenter tous les aspects d’un dossier au risque d’ennuyer ou d’irriter. On peut donc qualifier trop vite de besogneux l’avocat sérieux à qui n’échappera pas l’importance d’un détail négligé par d’autres et qui pèsera peut-être dans la balance. Ce n’est pas être tatillon que d’approfondir, souvent dans la difficulté mais toujours scrupuleusement et non pas médiocrement . Et le TEIGNEUX ? Ce serait donc celui qui malmène son adversaire, qui le provoque avec hargne, ténacité et agressivité. S’il a vraiment cette réputation il ne manquera pas de clients, on peut en être sûr. En fait il sera traité de “teigneux“ parce qu’il assurera d’une façon intraitable la défense des intérêts de son client, et même s’il cherche à “pousser l’adversaire à la faute” on ne saurait le lui reprocher pourvu qu’il agisse loyalement et légalement. Tout sera pour lui question de stratégie, en fonction du dossier, des personnalités en cause, des intérêts en jeu, sans nécessairement complaire a un client trop désireux, parfois, et trop heureux souvent, de voir son adversaire malmené. On peut être d’ailleurs “teigneux“ avec élégance et faire perdre ses moyens à l’adversaire par l’ironie ou l’humour bien plus efficace le plus souvent que l’agressivité et l’attaque personnelle. Mais passons au “BROUILLON SYMPA“, celui qui, parait-il, ne connaît pas spécialement le dossier. Qu’est-ce qu’on appelle un esprit brouillon ? C’est celui qui manque d’ordre, de méthode et de clarté mais qui n’est pas forcément “sympa”. Cet avocat-là n’aura guère de chances de gagner son procès ni de garder sa clientèle. Mais c’est une espèce qui se raréfie, tant la formation actuelle est rigoureuse, exigeante, rationnelle et méthodique. La clarté est l’élémentaire politesse que l’on doit aux juges. Le brouillon même sympa ne saurait trouver grâce à leurs yeux et devrait être renvoyé à ses chères études pour réapprendre l’art de convaincre. Que dire ensuite du “CLOWN“ ? Il parait difficile de faire le clown devant des juges fatigués, surchargés et impatients. Mais qui sait ? Un moment de détente peut être bienvenu, au contraire, pour ces mêmes juges. Et il n’est pas sûr que le “clown” s’il faut l’appeler ainsi soit le moins efficace pourvu qu’il ait quelque esprit et s’il sait dans une ambiance de surchauffe et devant des juges accablés, apporter cette note hilarante que chacun percevra avec plaisir. Le rire est parait-il salutaire puisque aujourd’hui il est devenu une science dont les médecins se servent à titre thérapeutique. Mais faire le clown peut à la longue lasser plus que séduire à moins d’en faire un art ce qui implique que l’on y travaille sérieusement et qu’on sache trouver le moment propice. Et voici venu le tour de “l’illuminé“. Que dit, à son sujet notre bon journaliste ? C’est, selon lui, l’avocat qui se lance dans de grandes tirades métaphysiques Est-ce possible, aujourd’hui, où on demande à l’avocat d’être concis et de ne pas s’écarter du dossier.? Celui qui ayant embrassé une idée, une doctrine, une idéologie l’exprime avec force et conviction est-il un illuminé ? Pourquoi n’y aurait-il pas des avocats visionnaires sans manifester une foi aveugle, sans même s’enfermer dans une utopie. De l’avocat de conviction à l’avocat illuminé il n’ y a qu’un pas à franchir; encore ne faudrait-il pas le franchir trop vite et ne pas prendre pour de “grandes tirades métaphysiques“ ce qui ne peut qu’être une projection raisonnée sur l’avenir. Mais passons au “PINCE - SANS - RIRE“. Là notre journaliste exagère ou se trompe lorsqu’il prétend qu’un tel avocat à des euphémismes plus gros que lui ; du genre de celui qui défendant le voleur d’une voiture dirait qu’il a été séduit par une carrosserie terriblement attrayante. L’euphémisme est drôle surtout s’il est énoncé, comme il se doit pour un pince-sans-rire sur un ton sérieux et impassible. Mais n’est pas pince-sans-rire qui veut ! Cela s’apprend, se travaille, à moins qu’il ne s’agisse d’un don. Parler par euphémisme est une inappréciable forme d’humour dont la finesse ne manquera pas de séduire ceux qui ont évidemment le même humour en partage. Et “L’INTERMINABLE“ ? Celui, dont on dit, qu’il n’arrive pas à conclure bien qu’il ne cesse de l’annoncer. Celui qui répète à plusieurs reprises les mêmes arguments et qui, lorsque l’on a croit qu’il a fini, les reprend une fois de plus. C’est évidemment la plaie. La plaie pour le juge qui souffre visiblement et qui essaie de faire comprendre, par des gestes, qu’il a bien compris. La plaie des confrères qui attendent leur tour et se voient menacer d’un renvoi en raison de l’heure tardive. Comment réagir ? Le juge en a la possibilité, mais il lui sera difficile d’en user selon l’autorité ou la personnalité de l’avocat concerné qui s’évertuera à prétendre n’avoir pas terminé et se retranchera, abusivement, derrière les droits de la défense. Mais là encore il est impératif de nuancer. Il est bien connu que l’avocat qui plaide longtemps peut paraître court et l’avocat qui plaide brièvement peut, au contraire, paraître trop long. Tout est donc question d’écoute. Les uns ont ”l’oreille” des juges, les autres ne l’ont pas, malheureusement pour eux malgré leurs qualités et leur bonne volonté. Parlons maintenant de “L ‘agaçant“. Des avocats qui agacent, il en existe, on ne saurait le contester, non pas comme l’énonce le journaliste parce qu’ils disent “effectivement“ tous les trois mots ou qu’ils répètent avec conviction le mot “incontestablement“, mais en raison de leur attitude générale. Ce sera la cas de l’avocat qui néglige sa tenue, oublie son rabat ou ne boutonne pas sa robe, oublie de se coiffer ou s’accoude sur la barre quand il ne s’y allonge pas, qui interrompt son adversaire à tous propos ou qui gesticule pour marquer sa désapprobation. Mais agacer signifie que l’on gêne et l’on gêne souvent lorsqu’on défend une idée, un principe que tout le monde ne partage pas. L’agaçant peut être aussi celui qui assure vraiment et à contre-courant la défense de son client malgré les réactions qu’il provoque et les tentatives de l’interrompre. Reste “ LE TIMIDE “, celui qui parle doucement et finit ses phrases dans un souffle. C’est surtout celui qui s’est trompé de profession et qui n’a pas encore compris que l’avocat mène un combat qu’on lui a donné pour mission de gagner. Ce n’est pas en bredouillant ou en étant inaudible qu’il y parviendra. Et ce n’est pas parce qu’il aura d’excellentes connaissances juridiques qu’il saura pallier ses insuffisances. Ce qui lui manquera sera d’avoir des “tripes“ et si l’expression est quelque peu familière elle n’en est pas très exacte . Un avocat n’a pas le droit d’être timide et s’il l’est il doit combattre sa timidité par tous les moyens. S’il n’y parvient pas, mieux vaut pour lui et ses clients qu’il change de profession. Incarnant la défense, affrontant la justice et l’injustice, il se doit de clamer haut et fort tout ce qui peut servir les intérêts de son client. N’apprend-t-on pas ou ne devrait-on pas apprendre au futur avocat que sous la robe qu’il portera bientôt il sera l’égal de tous ses confrères y compris des bâtonniers les plus prestigieux. Il ne devra alors manquer ni d’audace ni de courage même en face des juges les moins bien disposés à l’écouter, spéculant sur sa jeunesse et son inexpérience. “L’avocat sans courage, a écrit Me SOULEZ-LARIVIERE dans L’AVOCATURE, n’est qu’un petit fonctionnaire du droit“ On reconnaîtra que cette formule lapidaire n’est pas sans quelque vérité. Mais n’allons pas plus loin dans la description, vraie ou approximative, réaliste ou caricaturale de l’avocat lorsqu’il plaide. Chacun le voit à sa manière, d’un œil critique ou au contraire bienveillant. Il sera toujours le sujet de prédilection des caricaturistes et des journalistes soucieux de rendre plus plaisantes leurs chroniques judiciaires.

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