Madame LEGERMIEUX, représentante d’une agence de publicité rend visite, dans son cabinet, à Me PISALE, avocate.
Me PISALE : Je vous ai priée de me rendre visite, attirée par votre publicité.
Mme LEGERMIEUX : Notre publicité pour votre publicité. Nous avons, en effet, un secteur spécialisé dans la publicité des professions libérales. Or, la vôtre admet désormais la publicité personnelle. Nous mettons à vôtre disposition nos moyens et notre expérience.
Me PISALE : Je suis encore hésitante… le manque d’habitude….On nous a si longtemps interdit toute publicité.
Mme LEGERMIEUX : Nous disposons de toute une gamme de moyens publicitaires. Vous n’aurez qu’à choisir celui qui vous convient le mieux.
Me PISALE : Je voudrais commencer prudemment…. Pas de publicité tapageuse évidemment, mais une publicité discrète, élégante et bien sûr, efficace.
Mme LEGERMIEUX : Je vous propose la méthode suivante ; partons d’une publicité discrète et si vous la jugez insuffisante ou inefficace, nous pourrons toujours l’améliorer.
Comptez-vous changer d’adresse ?
Me PISALE : Un jour peut-être, pour m’agrandir.
Mme LEGERMIEUX : Dans ce cas, je vous propose l’insertion d’un placard dans un ou plusieurs journaux, une ou plusieurs fois.
Me PISALE : Vous pensez que l’obligation de discrétion serait respectée ?
Mme LEGERMIEUX : Tout à fait ! La loi dit que la publicité doit correspondre à la nécessaire information du public ; il n’y a rien de plus nécessaire que d’informer le public d’un changement d’adresse.
Me PISALE : Tout dépendra de la grandeur du placard et du nombre d’insertions et aussi de leur place.
Madame LEGERMIEUX : Mais plus encore de l’argent que vous comptez y consacrer.
Me PISALE : Il s’agirait, en effet, d’une information nécessaire, mais quel serait le contenu ?
Mme LEGERMIEUX : Si ce n’est pas une question d’argent, je vous conseillerais d’y mettre le plus d’informations possibles en y ajoutant, bien sûr, et c’est bien là l’objectif, une petite note publicitaire. Par exemple :
« Me Danielle PISALE, avocate à la Cour, informe son aimable clientèle du transfert de son cabinet à…Elle y trouvera un accueil chaleureux, dans une ambiance agréable et discrète, un service compétent et personnalisé dans tous les domaines du droit ..etc.….etc.…. »
Me PISALE : C’est un peu trop publicitaire !
Mme LEGERMIEUX : Mais c’est bien de la publicité que vous désirez faire !
Me PISALE : Oui, mais sans excès ! Votre publicité est trop commerciale… Nous ne sommes pas des commerçants …Et puis, de toutes façons, je n’ai nullement l’intention de déménager !
Mme LEGERMIEUX : Peu importe ! On peut faire la même publicité avec une légère variante.
Par exemple : « Me’ Danielle PISALE, avocate à la Cour, pour assurer à sa clientèle un service encore plus efficace, plus personnalisé et plus compétent, a décidé de rénover et moderniser son cabinet situé à …..Entourée de collaborateurs compétents et expérimentés, elle pourra intervenir dans tous les domaines du droit …Suivraient les N° de téléphone, du fax etc.
Me PISALE : Ce n’est pas de la publicité, c’est de la réclame !
Mme LEGERMIEUX : Quelle différence ? Seule la publicité mensongère est interdite. Vous ne promettez vraiment rien !
Me PISALE : Vous parlez de rénovation, de modernisation, de collaborateurs spécialisés.
Mme LEGERMIEUX : Vous annoncez votre décision à ce sujet… c’est un futur.. il n’y a là rien que vous ne puissiez faire un jour !
Me PISALE : Vous pensez que ce serait efficace ?
Mme LEGERMIEUX : Incontestablement ! Mais il ne faudra pas se contenter d’une seule annonce.
Me PISALE : Mais ces annonces s’adressent à ma clientèle. Je n’ai pas besoin de faire de la publicité auprès d’elle. Elle me connaît déjà et m’apprécie.
Mme LEGERMIEUX : Excusez-moi, Maître, votre naïveté me surprend… Aujourd’hui, il ne s’agit pas tellement d’avoir de nouveaux clients, il s’agit de conserver ceux qu’on a la chance d’avoir. La publicité va ouvrir un immense champ de bataille, la guerre est déclarée entre vos confrères et vous. Vous oubliez que vous n’êtes plus l’avocat que vous étiez, vous êtes entrée dans une nouvelle profession. Votre clientèle, Maître, est en danger !
Me PISALE : Que me conseillez-vous ?
Mme LEGERMIEUX : De faire ce que d’autres s’apprêtent à faire …..si vous en avez les moyens.
Me PISALE : Que font donc les autres et avec quels moyens ?
Mme LEGERMIEUX : Il va y avoir d’abord une progression lente et puis de plus en plus accélérée. Chacun sera bien obligé de suivre ceux qui auront pris les premières initiatives, mais sachez que le processus est engagé et bien engagé. Avez –vous entendu parler des plaquettes de présentation ?
Me PISQALE : Oui , mais sans y attacher trop d’importance.
Mme LEGERMIEUX : Eh bien, réveillez-vous ! Vous allez les voir foisonner et se répandre partout !
Me PISALE : Elles coûtent très cher, tout le monde n’en a pas les moyens !
Me LEGERMIEUX : Sauf si elles sont financées par les clients eux-mêmes.
Me PISALE : Pourquoi financeraient-ils une publicité qui leur est, en principe, destinée ?
Mme LEGERMIEUX : Tout simplement parce qu’il s’agira de frais généraux dont il est tenu compte dans le calcul des frais et honoraires ; plus les frais généraux sont importants plus la note d’honoraires est élevée, ce sont de nouvelles pratiques auxquelles il faudra bien vous habituer ! Nous irons d’ailleurs très vite vers la publicité comparative .
Me PISALE : Elle est formellement interdite !
Mme LEGERMIEUX : Elle existe déjà ! Nombreux sont ceux qui étalent ou voudraient étaler leurs chiffres d’affaires, les noms de leurs gros clients ,le mode de calcul de leurs honoraires, leurs activités dominantes ou leurs spécialités, en y ajoutant la liste de leurs collaborateurs, de leurs employés, leurs états de service, leurs décorations, leurs activités sociales, artistiques, littéraires, sportives et peut-être politiques, et pourquoi pas les associations auxquelles ils appartiennent, les clubs qu’ils fréquentent, leurs loges maçonniques. N’est-ce pas là une publicité comparative, directe ou indirecte ? Le tout, sur papier glacé, bien sûr avec de belles illustrations, les plus avantageuses possibles. Je peux vous montrer certaines plaquettes. Nous les connaissons bien, c’est nous qui les faisons.
Me PISALE : Non ! C’est inutile ! Elles risquent de me déprimer !
Mme LEGERMIEUX : Je dois vous dire aussi quelle en est la diffusion ; vos clients risquent d’en recevoir.
Me PISALE : Mais ce serait du démarchage ! Je ne peux pas accepter qu’on sollicite ma propre clientèle !
Mme LEGERMIEUX : Votre clientèle, dites-vous ? Savez-vous ce que l’on vous répondra ? Que la clientèle est libre et qu’elle n’appartient à personne !
Me PISALE, brusquement : Faites-moi un devis, pour un placard avec trois insertions, pour une plaquette, une petite plaquette, non, une grande, pour des cartes de visite et tout ce que vous voudrez d’autre ! Je vais vous préparer une notice détaillée me concernant, concernant mon cabinet, mes activités personnelles et professionnelles, mes titres universitaires, mes aptitudes et mes goûts pour le cinéma, le théâtre, la poésie, la littérature ….. et quoi d’autres encore ?
Me LEGERMIEUX : Laissez-moi faire ! Vous verrez, vous ne le regretterez pas ! La dépense vous paraîtra lourde mais le profit que vous en tirerez la compensera largement.
Me PISALE : Pourrais-je au moins conserver ma clientèle ?
Mme LEGERMIEUX : Nous ferons tout pour cela !
Me PISALE :Ecoutez ! Faites-moi une très belle plaquette, sur papier glacé, avec de superbes photographies en couleurs, de la ville, de mon quartier, de mon cabinet et bien sur de moi-même, en tenue de ville mais aussi en robe.
Mme LEGERMIEUX : Voilà, je viens d’établir un devis ; il est bien sûr provisoire et donc, approximatif. Je vous adresserai dans quelques jours un devis définitif avec un premier projet.
Me PISALE : N’oubliez mes deux portraits, j’y tiens beaucoup, l’un en première page de couverture, l’autre en dernière page.
Mme LEGERMIEUX : Vous serez très satisfaite, vous verrez ! Me permettez-vous de vous donner quelques cartes de notre maison à l’intention de vos confrères en me recommandant à eux ?
Me PISALE a un haut-le corps, prend néanmoins les cartes et très discrètement, les jette au panier.
F I N
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