« Sois le maître et le sculpteur de toi-même » NIETZSCHE – La volonté de puissance.
La SCULPTURE DE SOI, c’est là le titre d’un ouvrage du philosophe Michel ONFRAY dont le dernier livre L’ATHEOLOGIE, réquisitoire impitoyable contre les trois religions révélées, promet sinon de provoquer un scandale mais, pour le moins, une vive discussion.
Pour démontrer ce que peut être la sculpture de soi, le philosophe prend, curieusement, pour modèle principal le Condottiere Bartolomei COLLEONI, dont la fameuse statue équestre, œuvre d’Andrea DEL VERROCCHIO, est considérée comme l’un des plus grands chefs d ‘œuvre de la statuaire mondiale, se dresse majestueusement Plazza San Zanipollo à VENISE.
Or, le Condottiere n’est, a priori, qu’un soldat à gages, un mercenaire au service de tous les princes et de tous les papes, un entrepreneur de guerre, prêt à défendre n’importe quelle cause, changeant de camp en fonction des avantages financiers qu’on lui propose et ce, en vertu d’un pacte, d’un engagement appelé précisément la condotta.
Et pourtant, précise le philosophe à la recherche d’une MORALE ESTHETIQUE (sous-titre de son livre), le Condottiere qui veut et sait ce qu’il veut, transforme le monde en terrain d’exercice pour la puissance ; homme d’exception dont le combat avec le réel est perpétuel, il écrit sa propre histoire avec la véhémence d’un créateur d’empire, associant le calme et la force, la quiétude et la détermination, le tempérament d’artiste et la volonté de régner sur soi.
Poursuivant son portait du condottiere tel qu’il le conçoit, Michel ONFRAY ajoute que son personnage pratique une morale de la hauteur et de l’affirmation, une innocence doublée d’une vitalité débordante, une éthique qui est aussi une esthétique ; aux vertus qui rétrécissent les individualités, il préfère l’élégance et la prévenance, le style et l’énergie, la grandeur et le tragique, la prodigalité et la magnificence, le sublime et l’élection, la virtuosité et l’hédonisme.
Ainsi se trouvent dégagées les lignes de force avec lesquelles bâtir une architecture singulière constituée par une personnalité forte, vivante, transcendant les attributs du chef de guerre et les exactions de la soldatesque.
Serait-il trop osé et impertinent d’établir une sorte de parallèle entre le condottiere et l’avocat ?
Nous nous montrerons très prudent dans cette démarche qui vise, tout simplement, à cette SCULPTURE DE SOI, dans la tentative de réaliser une individualité menant sans cesse un combat contre elle-même afin de supprimer tout ce qui la divise, l’amoindrit ou l’affaiblit, construisant ainsi l’édifice qui sera son identité.
Mais, dira-t-on, s’agit-il là, vraiment, de déontologie et ne sommes-nous pas plutôt sur le terrain de la littérature, de l’art et de la philosophie ?
Nous répondrons à cela que la déontologie ne se réduit pas à un ensemble de règles concernant l’exercice de la profession d’avocat ;il s’y ajoutent l’éthique et aussi l’esthétique et même la philosophie.
Ne dit-on pas que le secret professionnel est à un carrefour où se rencontrent la morale, l’éthique, la sociologie, la philosophie, même la théologie et bien sûr la déontologie.
Lançons-nous donc dans ce parallèle que nous a inspiré le livre de Michel ONFRAY.
L’avocat est-il un condottiere, tout d’abord au sens premier du terme, c’est à dire un capitaine à gages, un mercenaire prêt à défendre toutes les causes, surtout celles qui lui rapporteront le plus ?
Certains l’affirment qui parlent en ce qui concerne l’avocat de conscience de louage, de marchand de résultat qui serait prêt à plaider un jour une thèse et le lendemain la thèse contraire, à l’exemple des rhéteurs de l’antiquité grecque ou romaine.
Reconnaissons que ce genre d’avocat existe qui peut plaider indifféremment et sans état d’âme, sans que vraiment on puisse le lui reprocher, pour le bailleur ou le locataire, pour l’employeur ou pour le salarié, pour le mauvais conducteur ou pour sa victime, passant du côté de la défense ou du côté de la partie civile.
Cet avocat là se constitue bien une identité mais la sculpture qu’il fait de lui-même ne peut le transfigurer ; elle n’est qu’une ombre.
Autre chose est, en effet, pour l’avocat la sculpture de soi ; se forger l’identité, au de la d’une réputation, d’une personnalité forte, volontaire et intraitable.
Intraitable sur les principes à condition de les assouplir s’ils sont trop rigides, de les moderniser s’ils sont trop anciens, de les durcir ou de les adoucir selon les temps et les circonstances, sans faire preuve de faiblesse, de complaisance ou d’opportunisme, tout en n’hésitant pas à s’exposer et prendre certains risques.
Michel ANGE, l’incomparable sculpteur, savait tirer d’un bloc de marbre brut des formes d’une singulière beauté, telle l’admirable PIETA, le DAVID, ou les statues des frères Laurent et Julien de MEDICIS, mais au prix d’un long et pénible travail sujet à retouches incessantes et recommencements quotidiens, alliant la force et l’énergie au génie du créateur.
N’est-ce pas aussi, toutes proportions gardées, la tache qui attend l’avocat, lui-même bloc de marbre et matière brute qu’il doit façonner inlassablement pour atteindre, sculpteur de lui-même, cette identité et cette personnalité qui seront la marque des « grands avocats », à ne pas confondre avec certains d’entre eux qui ne sauraient mériter une telle appellation, bien que très largement médiatisés.
Tel avocat ne manque pas de talent pour convaincre ses juges, mais il passe pour être sans courage et sa mollesse devant les difficultés le pousse toujours à rechercher la conciliation et le compromis.
Tel autre est un magnifique orateur mais se compromet dans des combats douteux, sans souci de perdre son âme.
Et combien d’autres qui sont sans saveur, sans odeur, sans goût, sans relief et sans couleur, qui ne sont ni ceci ni cela, tantôt pour et tantôt contre.
Il n’est pas question, bien sûr, de leur jeter la pierre, s’agissant le plus souvent d’honnêtes professionnels mais sans plus.
Faisons-leur, toutefois, confiance ; peut-être finiront-ils par prendre conscience de leur incomplétude et deviendront-ils des avocats affinés, expérimentés, soucieux de se forger une personnalité, d’imprimer leur marque, et de sculpter ainsi leur propre individualité malgré les engluements, les reculades, les impuissances et parfois le dégoût et le découragement.
L’AVOCAT, UN CONDOTTIERE ?
Oui, à n’en pas douter mais à la façon de Michel ONFRAY.
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