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La déontologie

La Déontologie au quotidien par Monsieur le Bâtonnier Charles COHEN
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Article n°82 > RIONS UN PEU ! LA DEONTOLOGIE MISE EN PIECE (S)…….DE THEATRE LA DELICATESSE

Le Bâtonnier a convoqué une jeune avocate qui fait l’objet d’une plainte de la part de sa cliente.
LE BATONNIER : Vous connaissez les termes de la plainte dont vous faites l’objet ? L’AVOCATE :Oui, mais je ne vois rien dans cette plainte qui soit justifié. LE BATONNIER, souriant :Nous allons en parler, mais pourrais-je tout d’abord vous faire une observation ?une toute petite observation ? Je vous trouve absolument charmante avec votre jean, votre chemise Lacoste et vos baskets…. Mais entre nous, croyez-vous que cette tenue, sportive et légère, soit compatible avec l’entretien très sérieux que nous devons avoir ?…. Je serais passé sur ce détail vestimentaire si vous aviez songé à éteindre votre cigarette avant d’entrer dans mon bureau. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de ne pas fumer ! L’AVOCATE : Excusez- moi, M. le Bâtonnier (elle éteint sa cigarette). Votre convocation m’a complètement surprise et je suis venue vous voir aussitôt sans même me changer. LE BATONNIER : Ce n’est pas bien grave ! Mais ce qui me préoccupe, c’est ce qu’écrit votre cliente à votre sujet. L’AVOCATE : Elle n’a vraiment rien à me reprocher ! LE BATONNIER : Elle écrit : « Peut-on faire confiance à un avocat qui s’affiche avec mon adversaire ? » L’AVOCATE : C’est absolument stupide ! J’ai rencontré un jour notre confrère, Me. ALEXANDRE, il était attablé avec son client à la terrasse d’un café… J’étais assise tout à fait par hasard à côté d’eux. Nous avons échangé quelques propos. LE BATONNIER : Ce n’est pas bien grave, en effet. Simple coïncidence ! Mais je lis encore : « Juste avant l’audience, alors que mon avocate arrivait et que j’allais tout naturellement à sa rencontre, elle s’est dirigée directement vers son adversaire, le même avocat que celui qu’elle avait rencontré au café et s’est suspendue à son cou en l’embrassant ostensiblement ! ». L’AVOCATE : Quel toupet !Je devais plaider contre Me ALEXANDRE et je suis allée le saluer, très confraternellement. LE BATONNIER, souriant : Plus que confraternellement, semble-t-il, du moins d’après la cliente. L’AVOCATE : Nous nous sommes fait la bise, tout simplement. C’est tout à fait normal… Nous avons fait nos études ensemble et je ne vois pas pourquoi ….. LE BATONNIER : Mais votre cliente était là… Vous n’avez pas pensé qu’elle pouvait s’étonner de telles effusions alors que vous alliez plaider, aussitôt après, l’un contre l’autre ? L’AVOCATE : L’idée ne m’a pas traversé l’esprit qu’elle pouvait s’en offusquer. LE BATONNIER : Ce n’est pas grave en soi, mais pouvez-vous concevoir le désarroi de votre cliente prête à tout imaginer ? L’AVOCATE : Nous ne pouvons pas être paralysés à l’idée que nous pouvons déplaire ou inquiéter nos clients par des actes anodins et sans signification. Le BATONNIER : Les apparences ont, cependant, de l’importance… Mais cela ne suffit pas à justifier cette plainte. Je poursuis donc : « Après l’audience, même manège ! Ne voilà-t-il pas que les deux avocats, après avoir plaidé l’un contre l’autre, mollement d’ailleurs à mon avis, se prennent par le bras et quittent ensemble le Palais ! ». L’AVOCATE : Décidément, cette cliente ne comprend rien à la confraternité ! Mon confrère et moi, nous avons, c’est vrai, quitté le Palais ensemble pour aller nous installer au café d’en face. Peut-être me tenait-il le bras, je ne m’en souviens pas ! Y a –t-il là une faute professionnelle ? Le BATONNIER : Nullement ! (ironiquement). C’est tous les jours que nous quittons le Palais, bras dessus bras dessous après nous être affrontés ! C’est tous les jours que nous nous retrouvons au café d’en face. Mais mettez-vous à la place des clients ! Que peuvent-ils en penser ? Poursuivons donc notre lecture : « J’ai évidemment perdu mon procès, il ne pouvait pas en être autrement ! J’ai appris, depuis, car j’ai consulté d’autres avocats, que mon adversaire et mon avocate s’étaient retrouvés le soir même dans un bal ». L’AVOCATE (riant) : C’était la Nuit du Palais, Monsieur le Bâtonnier ! Nous y étions tous et vous aussi, bien sûr ! Le BATONNIER : Bien sûr ! Tout cela n’est pas bien grave, je vous l’accorde, mais voyons la fin de cette plainte : « Je suis allée, furieuse, reprendre mon dossier, mais mon avocate a refusé de me le rendre prétendant que je lui devais encore des honoraires…. ». L’AVOCATE : Je n’ai nullement refusé. J’ai dit qu’il me fallait le mettre d’abord en ordre ou faire des photocopies pour justifier mes honoraires. Le BATONNIER : Vous estimez qu’il vous en est encore dû ? L’AVOCATE : Je pense bien ! LE BATONNIER : Mais laissons cela ! Nous en reparlerons lorsque vous m’aurez saisi d’une demande de fixation d’honoraire, et revenons à la plainte déposée contre vous ; elle se ramène à la question suivante : « Embrasse-t-on son confrère adverse, publiquement et juste avant de plaider, devant sa propre cliente ? », à laquelle s’ajoute une autre question : « Peut-on ensuite, après avoir plaidé, partir bras dessus bras dessous toujours avec son confrère sous les yeux encore de la cliente ? » L‘AVOCATE : A mon tour de poser une question : « Quelle est la règle déontologique qui s’y opposerait ? » LE BATONNIER : Avez-vous entendu parler de LA DELICATESSE ? L’AVOCATE : J’ai toujours été honnête avec mes clients. LE BATONNIER : Il ne s’agit pas de cela ! Je n’ai pas parlé d’indélicatesse au sens précis que vous semblez donner à ce mot, mais au sens de notre déontologie. Voulez-vous une définition de la DELICATESSE. Tout simplement ce qui vous interdit de choquer la sensibilité d’autrui ; elle se traduit par une certaine élégance, par de la discrétion dans ses propos ou son comportement, par de la pudeur, du tact, de la finesse dans sa façon d’agir. L’AVOCATE : Il n’y a rien de tel dans notre serment ! LE BATONNIER : La DELICATESSE va au delà des termes du serment ; elle les contient tous d’ailleurs, la dignité, l’indépendance, la conscience, la probité, l’humanité. L’AVOCATE : On ne nous a rien enseigné de tel ! LE BATONNIER : Croyez-vous que la délicatesse s’enseigne ? Croyez-vous qu’on ait besoin d’enseigner la courtoisie, la loyauté, l’élégance d’esprit, du cœur, des sentiments ? L’AVOCATE : Je ne pense pas, malgré tout, avoir manqué à la délicatesse ! LE BATONNIER : Ce n’est pas mon avis mais j’aurais tant voulu que vous compreniez ! L’AVOCATE : Je commence à comprendre ! Elle prend nerveusement une cigarette et allume son briquet, puis s’arrête brusquement. Puis-je fumer ? LE BATONNIER : Bien sûr ! Tenez, donnez-moi une cigarette ! Je répondrai comme il convient à votre cliente afin de complètement la rassurer, car je ne doute pas de votre bonne foi, mais pensez à la DELICATESSE dans toutes les circonstances de la vie, car elle intervient dans tous nos actes qu’ils soient ou non professionnels.

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