Deux jeunes avocats, assez énervés, sont en grande conversation à la fin d’une audience. Appelons-les Me PIERRE et Me DANIEL.
Me PIERRE : J’en ai vraiment assez ! …….de toutes ces règles, ces traditions, de ces anciens qui se croient tout permis, de ces leçons que l’on vous donne à tout instant.
Me DANIEL : Tu as raison ! Nous n’arrivons plus à plaider à une heure raisonnable, un tel est membre du Conseil de l’Ordre, tel autre est ancien bâtonnier, celui-là vient de l’extérieur, celle-là est enceinte. C’est toujours la même question : « Maître, ne voyez-vous pas d’inconvénient … ? « Et nous sommes obligés de céder notre tour ! »
Me PIERRE : Aujourd’hui en tous cas je ne me suis pas laissé faire ! J’ai mis carrément les pieds dans le plat !
Me DANIEL : Je ne te désapprouve pas, mais c’est un véritable défi que tu as lancé… Apprête-toi à recevoir un sermon du bâtonnier.
Me PIERRE : Il m’entendra celui-là, tout bâtonnier qu’il est !
Me DANIEL : Tu devrais reprendre ton calme.
Me PIERRE : Es-tu prêt à m’accompagner et à me soutenir ?
Me DANIEL : Absolument ! Mais il faut réfléchir à ce que nous dirons.
Me PIERRE : C’est très simple ! Pas de préséances !
Me DANIEL : C’est un peu court ! Soyons plus diplomates ! Parlons plutôt de privilèges inconcevables à notre époque. Le temps est le même pour tous ! Personne ne peut prétendre avoir plus d’obligations que les autres, être plus astreint à un horaire, à un agenda… Rappelle-toi ce que l’on nous disait au Centre de Formation professionnelle : « tous égaux sous la même robe ! »
Revendiquons cette égalité, cela me paraîtrait plus habile ! Mais nous dirons bien sûr au bâtonnier que nous faisons exception pour …..le bâtonnier lui-même.
Me PIERRE : Pas d’exception ! Comme tu viens de le dire : « tous égaux »!
Me DANIEL : Tu manques vraiment de diplomatie ; tu ne peux pas tenir ce langage devant le bâtonnier, rappelle-toi, le chef de l’Ordre, le représentant de la profession, notre père à tous.
Me PIERRE : Qui en abuse parfois et qui multiplie les demandes de renvoi !
Me DANIEL : Le bâtonnier plaide quand il peut, c’est la tradition.
Me PIERRE : ou quand il veut ! Tradition d’accord, privilège, certainement pas ! Que fais-tu de l’intérêt du client ?
Me DANIEL : Il passe avant tout !
Me PIERRE : Même avant le bâtonnier ?
Me DANIEL : Même avant le bâtonnier ! S’il n’est pas possible de tout concilier.
Me PIERRE : Tu ne feras jamais admettre que les intérêts du client passent avant les obligations du bâtonnier.
Me DANIEL : On ne peut pas, en effet, oublier le rôle du bâtonnier… Souviens-toi tu as dû faire toi-même appel à son intervention à propos d’un renvoi que tu avais demandé. Tu as été très heureux de l’avoir à tes cotés pour te soutenir.
Me PIERRE : Bon ! Je suis d’accord en ce qui concerne le bâtonnier. Il peut, en effet, nous être utile un jour ; malgré tout, je n’oublierai jamais que j’ai des intérêts à protéger et à défendre, mais tous les autres ?
Me DANIEL : Qui d’autres ? Le doyen ? les anciens bâtonniers ? les femmes enceintes ? les avocats de l’extérieur ?
Me PIERRE : Oui ! Tous ceux-là !On n’en finit plus de les voir nous passer devant !
Me DANIEL : Essayons d’être objectifs ! D’abord j’en connais qui se montrent discrets et modestes, qui ne revendiquent aucune priorité et qui acceptent de passer à leur tour bien qu’ils puissent obtenir un tour de faveur ainsi que le plus souvent on le leur propose.
Me PIERRE : J’en connais également et je n’hésite pas moi-même à leur proposer de leur céder mon tour, mais il ne faut pas ériger une simple règle de courtoisie en un véritable commandement.
Me DANIEL : Qui parle de commandement , si ce n’est ce que commandent la courtoisie et la bonne éducation ?
Me PIERRE : Je suis d’accord pour le Doyen en raison précisément de son ancienneté et aussi de son âge ou de ses infirmités.
Me DANIEL : Le Doyen incarne tout de même aussi la continuité, l’engagement et l’amour de notre profession et en outre l’expérience ; il a droit tout naturellement à beaucoup d’égards.
Me PIERRE, soupirant : Le Doyen, à la rigueur ! Mais pour les autres, tous les autres, pas de préséance ! Chacun son tour !
Me DANIEL : Et les avocates enceintes ?
Me PIERRE : Qu’elles restent chez elles !
Me DANIEL : Tu n’as pas intérêt à le dire trop fort !
Me PIERRE : Je sais ! Je le dis entre nous !
Me DANIEL : Moi, je leur accorde une totale priorité, comme je le fais partout dans la rue, dans l’autobus, chez le commerçant du coin. Alors pourquoi pas au Palais ? Imagine les efforts qu’il leur faut faire pour aller plaider, attendre leur tour dans l’agitation, le bruit, la chaleur, pour se préparer à affronter leur adversaire et réagir avec vigueur s’il le faut. Pour moi une consœur enceinte est ultra prioritaire !
Me PIERRE : Je veux bien imaginer tout cela, mais ce sont les risques du métier et de la condition féminine ! Ou alors il faudrait y ajouter, les bronchiteux, les asthmatiques, les dépressifs et je ne sais qui d’autre. Je n’en suis pas responsable, moi ! et je ne vois pas pourquoi mes clients en subiraient les conséquences lorsqu’il ne s’agit plus de céder son tour mais d’accepter des renvois.
Me DANIEL : C’est le même problème qu’avec le bâtonnier ; l’intérêt du client avant tout... s’il n’y a pas d’autre possibilité car la confraternité, la solidarité ne doivent pas rester de vains mots. Nous pouvons, d’ailleurs, nous trouver un jour dans la même situation.
Me PIERRE : Bon ! D’accord aussi pour les avocates enceintes, mais pour moi la liste est terminée.
Me DANIEL : Tu oublies les anciens bâtonniers, c’est encore la tradition.
Me PIERRE : Mais qui la respecte ? Tu as vu tout à l’heure à l’appel des causes, cette foule de jeunes avocats qui jouaient des coudes pour passer les uns avant les autres et tu as vu où étaient les anciens bâtonniers ? Derrière, résignés. Qui leur a proposé son tour ? Personne ! Je suis le seul à l’avoir fait !
Me DANIEL : Tiens ! Tiens ! Je ne te savais pas si bien disposé envers les anciens bâtonniers à qui tu refusais tout à l’heure toute idée de préséance.
Me PIERRE : C’est l’attitude de certains avocats qui m’indispose ! Je ne supporte pas la grossièreté et l’inélégance !
Me DANIEL : Tout est là, en effet ! dans l’élégance, la délicatesse, je dirais même une certaine noblesse de comportement.
Me PIERRE : J’ai peut-être eu tort de m’énerver tout à l’heure à propos de cet avocat parisien qui voulait passer avant tout le monde.
Me DANIEL : Il l’avait un peu cherché ! Arrivant comme en pays conquis, sans se présenter à ses confrères, voulant immédiatement passer parce que, disait-il, il avait un avion à prendre, s’installant carrément à la barre, imposant sa présence ! Tu n’as pas eu tort d’intervenir !
Me PIERRE : J’ai pourtant été rappelé à l’ordre ! La tradition m’a-t-on dit, encore et toujours la tradition ; les avocats de l’extérieur ont priorité ! Le président m’a gentiment chapitré.
Me DANIEL : Et tu lui as répliqué ! Là ; je crois que tu as eu tort, du moins dans la forme ; un peu d’humour aurait suffi. Or tu t’es montré plutôt agressif….. à la grande satisfaction, tout de même, de tous nos confrères, car cet avocat parisien méritait bien une leçon.
Me PIERRE : Il n’en reste pas moins qu’il a plaidé devant tout le monde et si longuement que nous avons eu à peine le temps de dire quelques mots lorsque notre tour est, enfin, venu ! Il faut donc maintenir l’ordre des affaires sans privilégier personne…. Sauf dans certains cas très limités et qui doivent rester exceptionnels !
Me DANIEL : Nous sommes bien d’accord ! Je ne suis pas obsédé par les traditions mais certaines d’entre elles conservent leur valeur et méritent d’être observées, ce sont celles qui font de notre profession d’avocat tout ce qu’elle a encore de noblesse et de prestige quoique qu’on puisse en dire.
Me PIERRE : Je veux bien ! mais sous bénéfice d’inventaire, notamment pour ces fichues préséances !
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