La Déontologie au quotidien par Monsieur le Bâtonnier Charles COHEN
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La scène se passe pendant l’examen de sortie du Centre de Formation des Avocats, examen permettant d’obtenir le Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat, le C.A.P.A. Le jury est présidé par un professeur d’université ; à ses côtes deux assesseurs, un avocat et un magistrat. Le candidat, futur avocat, doit présenter son rapport de stage.
LE PRESIDENT : Vous avez dix minutes pour présenter votre rapport ; nous pourrons, ensuite, vous poser des questions. Quel est le sujet de votre rapport ?
LE CANDIDAT : La copropriété et les problèmes de prescription.
LE PRESIDENT : Nous vous écoutons.
LE CANDIDAT, qui a un magnifique accent méridional : Le jury me pardonnera, mais je voudrais lui parler de l’AMOUR. Si je suis devant vous, c’est en effet, par amour, un amour que je porte depuis mon enfance.
Les membres du jury se regardent étonnés tandis que le candidat marque un temps d’arrêt, ne sachant pas s’il pourra poursuivre.
LE PRESIDENT, avec l’assentiment des autres membres du jury : Continuez !
LE CANDIDAT : Aucun métier comme celui d’avocat ne permet de prendre en compte toutes les vertus de l’enfance. La jeunesse, a dit LA ROCHEFOUCAULT est une ivresse continuelle ; Je compte aborder cette île où tout va commencer. Je ne serai jamais en manque de bataille ; souvent je ne dormirai pas, souvent je ne mangerai pas. Ne s’agit-il pas là des symptômes de l’amour ?
LE PRESIDENT :Pourriez-vous préciser ? Amour de qui ? Amour pour quoi ?
LE CANDIDAT : Amour de l’autre, du client, de l’adversaire, amour de la profession. On ne peut pas aimer la profession d’avocat sans aimer la justice, tout en étant un rebelle !
LE PRESIDENT : N’y a-t-il pas là contradiction ? Peut-on à la fois aimer et se rebeller ?
LE CANDIDAT , avec conviction : Oui ! On se rebelle justement parce qu’on aime ! La justice doit être défendue, au besoin contre elle-même… si l’enjeu en vaut la peine, au péril de sa vie s’il le faut !
LE PRESIDENT : Ne planez-vous pas au dessus des réalités et est-ce ainsi que vous comptez aborder la profession d’avocat ?
LE CANDIDAT : Sans doute allez-vous me juger sévèrement ; j’en prends le risque ! Je veux agir dés à présent en homme libre. Je mène ma première bataille devant vous, à visage découvert, tel que je suis, tel que vous devez me connaître avant de me juger.
LE PRESIDENT, souriant : On ne vous demande que de présenter votre rapport de stage….Or vous avez choisi de vous présenter vous-même. Est-ce vraiment le bon choix ? Vous prenez, en effet, beaucoup de risques, car il faudra bien qu’on vous donne une note ! Que décidez-vous ?
LE CANDIDAT, après avoir respiré profondément : Etre avocat, c’est se battre ! C’est courir le risque de la tempête… je suis seul, faible et inconnu, mais je suis irrésistiblement appelé vers le large… Je veux quitter le port où je me trouve car je pense avoir l’âge des conquêtes. Je suis comme MARIUS, le bateau n’attend que moi pour quitter le port.
LE PRESIDENT : Pour aller où ? Le savez-vous au moins ?
LE CANDIDAT : Je connais seulement la direction et si je connais la direction, je sais que le vrai chemin me sera donné par les termes du serment.
L’ASSESSEUR AVOCAT : Vous ne soupçonnez pas ce qui vous attend .. Il vous faudra passer du rêve à la réalité.
LE CANDIDAT : Je sais que la valeur d’un homme se mesure à sa résistance aux choses de l’imprévisible.
L’ASSESSEUR AVOCAT : Belle formule, comme on en entend au théâtre, mais entre la scène d’un théâtre et la scène judiciaire, n’y a-t-il pas un monde ?
LE CANDIDAT : N’avez-vous pas, vous même, parlé de scène ? Je le dis dans mon rapport, le malheur humain débouche sur un théâtre dont l’espace est le Palais de Justice, cet espace où l’on s’expose comme le héros libre de la tragédie athénienne, où l’on monte à la tribune et où, peu à peu, par la parole, on peut changer l’Histoire.
LE PRESIDENT, souriant : Votre imagination est sans limites !
LE CANDIDAT , sans se démonter : PASCAL n’a-t-il pas dit dans LES PENSEES que l’imagination dispose de tout ; elle est la beauté, la justice et le bonheur : elle est, à elle seule, le monde entier !
L’ASSESSEUR MAGISTRAT , d’un ton ferme : Revenons au sujet et à votre rapport de stage où vous avez traité des règles de la prescription en matière de copropriété. Je trouve qu’il y a un contraste étonnant entre votre étude, sérieuse, précise, documentée et l’idéal un peu nébuleux et confus que vous affichez, d’ailleurs avec beaucoup de verve et, je crois, de sincérité ?
LE CANDIDAT : J’ai, évidemment, sacrifié à la règle et je suis très conscient, lorsqu’il s’est agi de présenter une étude juridique imposée pour l’examen, de la nécessité de m’y livrer avec sérieux… Je ne vois là aucune contradiction et s’il peut y avoir contraste, il n’est qu’apparent.
L’ASSESSEUR AVOCAT : N’avez-vous pas envie de nous parler de cette étude puisque les règles de l’examen vous l’ont imposée ?
LE CANDIDAT : Vous me pardonnerez de ne pas l’avoir fait mais je pourrai répondre à vos questions sur ce point. J’ai cependant préféré vous parler des idées fortes qui ont jalonné mon enfance et ont soutenu ma vocation.
L’ASSESSEUR AVOCAT : Personnellement, je suis loin d’y voir un inconvénient…au contraire, je me réjouis de votre état d’esprit au moment où vous entrez dans une profession comme on entre en religion. Mais votre comparaison entre l’avocat et l’abeille que je retrouve dans votre rapport de stage est à la fois facile et hardie.
LE CANDIDAT : J’ai dit que l’avocat était un bâtisseur infatigable….Comme l’abeille à laquelle il nous faut penser sous son double aspect, individuel et collectif, face à la richesse de son complexe symbolique.
LE PRESIDENT qui commence à s’impatienter : Je crois que nous devrions mettre un terme à cet exposé qui prend un tour ésotérique.
L’ASSESSEUR AVOCAT : Ce candidat est passionnant, laissons-le continuer.
LE PRESIDENT : Mais l’heure passe et nous en avons d’autres !
L’ASSESSEUR MAGISTRAT : Mais moi, je veux l’interroger sur la copropriété et la prescription !
L’ASSESSEUR AVOCAT, fermement : Laissons-le au moins terminer sa parabole sur l’abeille…personnellement, je m’enrichis de ce que j’entends.
Le président, d’un ton las, invite le candidat à poursuivre
LE CANDIDAT : L’abeille symbolise l’éloquence et la poésie. Selon la légende, des abeilles se seraient posées sur les lèvres de PINDARE et de PLATON. A ELEUSIS et à EPHESE, les prêtresses portaient le nom d’abeilles lesquelles sont la figuration de l’âme et du verbe. En hébreu, le mot abeille sue dit DBURE qui vient de la racine DBR qui signifie la parole. Le nom de DEBORAH qui dans la BIBLE est juge et prophétesse signifie à la fois l’abeille et la parole. Il n’est pas étonnant que NAPOLEON l’ait choisie pour orner le manteau de son sacre.
Le candidat s’arrête en attendant la réaction du jury. Le Président en profite aussitôt
LE PRESIDENT : Nous vous remercions. Je pense que nous n’avons pas d’autre question à vous poser.
Il se tourne vers chaque assesseur
L’ASSESSEUR MAGISTRAT : Pourtant sur la copropriété, j’aurais voulu……..
LE PRESIDENT, rapidement : L’heure est largement passée. Je ne vois pas d’ailleurs ce que le candidat pourrait nous dire d’autre. Nous reverrons son rapport avec beaucoup d’attention, merci monsieur !
L’avocat assesseur fait un signe imperceptible au candidat pour le rassurer et le candidat sort ne sachant pas comment sa prestation sera appréciée.
LE PRESIDENT , se tourne vers l’assesseur avocat: Qu’en pensez-vous, maître ?
L’ASSESSEUR AVOCAT : Je suis ravi ! Ce candidat est courageux et intelligent ! Il a dit ce qu’il pensait avec passion et talent, ce qui aujourd’hui est assez rare. Je propose une bonne note.
LE PRESIDENT, se tournant vers l’autre examinateur :Et vous qu’en pensez-vous ?
L’ASSESSEUR MAGISTRAT : Je suis très embarrassé ! Cela vaut entre zéro et quinze.
L’ASSESSEUR AVOCAT : Je propose QUINZE !
LE PRESIDENT : C’est en effet zéro ou quinze ! Ou bien ce candidat s’est moqué de nous et alors il ne mérite qu’un zéro ou bien il faut saluer son courage, son esprit et sa culture ce qui vaudrait bien un quinze.
L’ASSESSEUR AVOCAT : Il ne s’est sûrement pas moqué de nous.
L’ASSESSEUR MAGISTRAT : Je me le demande !
LE PRESIDENT : Il faut en finir ; ZERO ou QUINZE ?
L’ASSESSEUR AVOCAT : QUINZE !
Le magistrat ne répond pas
LE PRESIDENT, résigné : C’est donc QUINZE ! Appelons le candidat suivant mais gare à lui ! Il faut lui souhaiter d’être plus neutre, plus sobre et plus classique !
L‘ASSESSEUR AVOCAT : Soyez tranquille ! Il ne prendra aucun risque. La consigne leur a été donnée, c’est pourquoi notre candidat avec son port, son navire et son abeille restera, certainement, unique en son genre !
L’épreuve du C.A.P.A. qui vient d’être relatée n’a rien d’imaginaire ; il s’agit bien de la prestation d’un jeune candidat devenu depuis un brillant avocat pénaliste du Barreau de TOULON
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